
Pourquoi cette route migratoire est de plus en plus empruntée
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Le 25 juin 2026 à 19h, la police sénégalaise a intercepté une pirogue transportant plus de 270 personnes à Bassoul, un village isolé des îles du Sine Saloum. De plus en plus de migrants partent d'ici vers les îles Canaries, porte de l'Europe, empruntant l'une des routes migratoires les plus meurtrières du monde. Cette traversée de 1500 kilomètres sur l'Atlantique dure deux semaines et a causé la mort ou la disparition de plus de 10 000 personnes en 2024, soit 27 décès par jour en moyenne.
L'objectif de ce reportage est de comprendre pourquoi tant de personnes risquent leur vie. L'enquête débute au port de pêche de Rufisque, près de Dakar, où Ibrahima Mar, pêcheur et coordinateur d'un réseau de pêcheurs artisanaux, raconte le drame qui a frappé sa famille. Son fils aîné, Dame, a réussi à atteindre l'Europe via les Canaries en 2023. Son cadet, Omar, 17 ans, a également tenté l'aventure et a disparu. Cette histoire n'est pas isolée au Sénégal.
La principale raison de ces départs est l'effondrement de la pêche. Boubacar Diallo, mareyeur, témoigne de la diminution drastique des prises, passant de 50 à seulement 5 kilos par pirogue. La pêche, qui fait vivre plus de 600 000 personnes, est victime d'une concurrence industrielle déloyale. De gros chalutiers aspirent jusqu'à 60 tonnes de poisson en 20 minutes, et 20 % de la pêche illégale mondiale a lieu dans les eaux ouest-africaines. Greenpeace documente régulièrement ces infractions.
Mamadou Sarr, pêcheur depuis plus de 40 ans, exprime sa colère face à cette situation. L'État tarde à réagir, poussant de nombreux pêcheurs à partir. Ceux qui restent se tournent vers le trafic de migrants, fournissant pirogues, mécaniciens et capitaines, devenant indispensables à ces traversées mortelles.
Cette route atlantique est d'une dangerosité extrême. L'ONG Caminando Fronteras estime que 21 migrants meurent pour 100 arrivées aux Canaries. Depuis le début de l'année, 27 embarcations ont disparu. Au-delà des pêcheurs, les ports ouest-africains sont devenus des points de passage pour de nombreux candidats à l'exil du continent.
Florence Boyer, géographe spécialisée dans les migrations en Afrique de l'Ouest, explique que cette situation remonte à la "crise migratoire" de 2015. Face à l'arrivée massive de migrants en Europe, majoritairement du Moyen-Orient mais aussi d'Afrique, l'Union européenne a renforcé sa stratégie d'externalisation du contrôle des frontières. Des accords ont été passés avec des pays africains, finançant leur police, leur équipement de surveillance et la formation de leurs garde-côtes. En Tunisie, au Maroc, en Algérie et en Mauritanie, des rafles et déportations illégales de migrants ont lieu, parfois avec l'aide de matériel européen. L'UE conditionne aussi des aides financières au blocage des départs.
Ces politiques n'ont pas stoppé les départs, mais les ont détournés. Le conflit au Mali et au Burkina Faso a rendu le Sahel impraticable. Les migrants se sont reportés sur la côte Atlantique, plus dangereuse. Djiffer, petit port de pêche, est devenu un épicentre du trafic, où se côtoient des expulsés de Mauritanie, des Maliens fuyant la guerre et des Sénégalais en quête d'une vie meilleure. La peur empêche les jeunes de témoigner ouvertement.
Ibrahima Sene, pêcheur et membre du conseil local de la pêche artisanale, explique le monde opaque du trafic. Face à la pression policière, les passeurs s'enfoncent dans le Sine Saloum, utilisant le labyrinthe végétal pour cacher d'immenses pirogues. La population locale est souvent complice, soit en échange d'argent, soit en espérant que leurs enfants rejoignent l'Europe