
Les rois de la banderole organise l’impuissance écologique - Clément Sénéchal
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Clément Sénéchal, ancien chargé de campagne chez Greenpeace France pendant huit ans, a écrit le livre « Pourquoi l'écologie perd toujours ? ». Il explique que l'écologie, depuis les années 1970, a été accaparée par les élites, devenant une cause morcelable, négociable et rentable, programmée pour échouer. Cette écologie est perçue comme supérieure aux clivages politiques et distincte du mouvement ouvrier, ce qui a conduit à une approche réformiste, greffée sur l'extension néolibérale du capitalisme, au lieu d'une perspective révolutionnaire.
Sénéchal dénonce ce qu'il appelle "l'écologie du spectacle", une écologie essentiellement symbolique, de surface, de mise en scène. Il illustre cela par les premières campagnes de Greenpeace. La première campagne internationale, présentée comme un mythe fondateur, visait à s'interposer physiquement lors d'essais nucléaires américains en mer de Béring. Cependant, l'équipage, composé de professionnels de la communication, a délibérément renoncé à atteindre la zone des essais, estimant que la couverture médiatique de leur expédition suffisait à la victoire. Cette campagne, un échec opérationnel et politique, a néanmoins permis à Greenpeace de collecter des fonds et de développer son modèle d'ONG.
La deuxième campagne, sur les baleines, avait pour objectif principal d'obtenir une photo percutante d'un activiste entre un baleinier et une baleine. Ironiquement, lorsque les baleiniers soviétiques voyaient le bateau de Greenpeace, ils arrêtaient la pêche, mettant en péril la mission photographique. Les activistes souhaitaient que la pêche reprenne pour obtenir l'image voulue. Ces exemples montrent une déréalisation de l'engagement, où les masses sont invitées à donner de l'argent, tandis qu'une poignée d'activistes met en scène des exploits médiatiques, éloignant ainsi la prise en charge des problèmes environnementaux de la participation citoyenne.
L'écologie du spectacle se manifeste aussi par le "banderolisme professionnel", les labels et certifications frauduleuses négociées entre ONG et multinationales, et la participation des ONG à des événements gouvernementaux comme le Grenelle de l'environnement sous Nicolas Sarkozy ou les One Planet Summits sous Emmanuel Macron. Ces événements, souvent des "opérations d'enfumage", n'ont donné lieu à aucune mesure structurante. Les écologistes, en y participant, légitiment des pouvoirs souvent hostiles à leurs objectifs, comme l'ont montré les carrières de politiciens verts sous François Hollande et Emmanuel Macron, qui ont parfois défait leurs propres lois ou mis en œuvre des politiques anti-environnementales.
Sénéchal critique le paradigme de la "sensibilisation", qui, en cherchant le consensus maximal, expurge toute conflictualité et nie les antagonismes de classe. Cela conduit à une écologie sans contenu, sans adversaire, réduite à un slogan insignifiant. Il reproche à la secrétaire nationale des écologistes, Marine Tondelier, de ne pas articuler une vision claire de l'écologie, évitant la question de la sortie du capitalisme, qu'il considère comme une condition nécessaire pour résoudre la crise écologique.
Selon Sénéchal, le capitalisme est intrinsèquement contradictoire avec l'écologie. Sa logique de profit et d'accumulation de valeur pousse à l'exploitation continue du travail et de la biosphère. La baisse tendancielle du taux de profit incite à créer de nouveaux besoins artificiels et à accélérer la production, épuisant les ressources et générant des déchets. Il souligne aussi les contradictions sociales du capitalisme, avec des inégalités majeures qui rendent difficile un effort collectif pour la transition écologique. Enfin, le capital confère un pouvoir politique à une minorité qui défend ses intérêts, souvent contradictoires avec l'impératif écologique.
Pour Sénéchal, la première chose à faire est de renverser l'ordre capitaliste mondial. Cela implique une économie collectiviste, planifiée et contrainte par les limites planétaires, où les moyens de production seraient libérés de la propriété privée lucrative et socialisés. Il propose une démocratisation de la production, avec des choix économiques faits collectivement, en tenant compte des impératifs écologiques. Il reconnaît que cela signifierait une décroissance matérielle générale, mais insiste sur une redistribution équitable des efforts, en commençant par la grande bourgeoisie.
Il rejette l'idée que le capitalisme puisse se "piloter" ou se "réguler" pour devenir écologique, citant l'échec de la social-démocratie et la persistance de l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre malgré les COP et les innovations technologiques. Il critique le "technosolutionnisme", comme la climatisation, qui aggrave le problème qu'il prétend résoudre, et le "capitalisme vert", avec l'effet rebond où l'efficacité d'une ressource conduit à une augmentation de sa consommation globale.
Sénéchal estime que la lutte doit être menée contre le capitalisme, soit par la voie institutionnelle, soit par la voie insurrectionnelle, en articulant les deux. Il appelle à réunifier le camp anticapitaliste pour concentrer le contre-pouvoir politique et s'emparer des centres de pouvoir, y compris l'État, pour opérer une transformation à l'échelle globale. Il n'est pas motivé par l'espoir ou le désespoir, mais par le devoir d'agir face à la situation écologique, qu'il considère comme une fatalité qui s'impose à nous.