
Première usine : comment l’industrie française passe du labo au terrain par @LesEchosTV
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La discussion, tenue à Global Industrie, porte sur l'accélération du passage de l'innovation du laboratoire à la production industrielle en France, avec un focus sur la réindustrialisation. Un chiffre clé est avancé : 245 inaugurations de sites industriels en 2025, contre 24 fermetures, indiquant un bilan légèrement positif et un équilibre quasi atteint. Il est précisé que 80% de ces ouvertures proviennent des ETI, PME et start-ups, un chiffre qui a doublé depuis 2022, témoignant d'une forte dynamique entrepreneuriale en matière de réindustrialisation.
Trois entreprises illustrent cette dynamique. Agriloops, fondée en 2016 par Jérémy Gognard et Romain, est une ferme aquaponique innovante. Elle combine l'élevage de crevettes (gambas) en milieu salé, grâce à une technologie brevetée, avec la production de fruits et légumes en serre. L'eau riche en effluents des crevettes est recyclée en engrais naturel pour les cultures, créant un circuit fermé, local, durable et économe en ressources. Ce modèle répond à l'enjeu de souveraineté alimentaire et à la forte consommation de crevettes importées, offrant une alternative locale, sans antibiotiques, et de meilleure qualité gustative et nutritionnelle.
Magressource, créée en 2020 par Éric Petit et associée à une chercheuse du CNRS, se concentre sur le recyclage d'aimants permanents, un secteur dominé par la Chine (95% de la production mondiale). Face aux crises géopolitiques impactant l'approvisionnement, Magressource a développé une technologie de recyclage pour produire ses propres aimants, en s'appuyant sur une matière recyclée. L'entreprise est ainsi verticalement intégrée, de la récupération du métal au produit fini, et se positionne comme une alternative viable aux producteurs chinois. L'origine du projet remonte à la première crise sino-japonaise sur les terres rares, incitant le CNRS à relancer la recherche sur le recyclage.
Le rôle de l'agence Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises, représentée par Grégoire Duclou, est central dans cet écosystème. L'agence accompagne les entreprises industrielles du territoire sur cinq axes principaux : développement économique (financement de machines, business local, transition numérique et environnementale), formation et recrutement, innovation, exportation, et implantation (recherche de terrains/bâtiments, valorisation du territoire). Son objectif est d'accélérer les projets, de résoudre les contraintes et de créer de l'emploi pour la réindustrialisation régionale.
La décision de passer à une usine industrielle est un moment clé. Pour Agriloops, cela a été motivé par la nécessité de produire à grande échelle après avoir validé la technologie à petite échelle puis avec un prototype. La demande croissante des clients et l'impossibilité de sous-traiter ont rendu indispensable la construction d'une ferme à grande échelle. Le processus de sélection du site a été long, impliquant l'analyse de nombreux critères techniques et de recrutement. Pour Magressource, le passage à une usine, même à petite échelle (un démonstrateur industriel de 2000 m² avec plus de 50 personnes), a été une étape obligatoire pour passer du laboratoire à la production concrète et montrer le processus de bout en bout. L'entreprise prévoit une usine encore plus grande pour 2028 (50 000 m²), nécessitant une nouvelle levée de fonds.
Grégoire Duclou souligne la difficulté de reconstruire l'industrie par rapport à sa destruction rapide. La part de l'industrie dans le PIB a diminué, entraînant une perte d'emplois, de compétences et de culture industrielle. Reconstruire cette culture, expliquer l'utilité de l'industrie, y compris pour les enjeux climatiques, demande du temps. Les secteurs en croissance incluent le recyclage, l'économie circulaire, et l'aéronautique. La métallurgie et la plasturgie plafonnent, l'automobile est en difficulté, et la chimie connaît un retournement. Des marchés émergents comme l'hydrogène connaissent des hauts et des bas.
Le financement des projets industriels est un enjeu majeur. Magressource prévoit un budget de 250 millions d'euros pour son usine de 2028, avec un soutien de l'État sécurisant déjà 30%. Le reste proviendra de levées de fonds incluant dette et fonds propres, de financiers stratégiques (défense, dual-use), d'investisseurs technologiques et de fonds privés. Le succès dépend de la mise en place de conditions de marché favorables, nécessitant une action politique sur la réglementation. Pour Agriloops, une levée de 13 millions d'euros en 2024 a permis de financer leur première usine (2000 m² aquacole et 5000 m² de serres). Ce financement a combiné investisseurs historiques (business angels, crowdfunding), fonds d'investissement institutionnels (BNP Paribas Développement, Brace Up), dette bancaire, et soutiens publics (BPI, Plan de Relance, ADEME pour les chaudières biomasse, fonds européens). Le processus de recherche de financements est long et nécessite de solliciter diverses sources.
Grégoire Duclou note un resserrement des financements publics depuis 2023, accentuant l'importance du financement privé. Les aides publiques doivent agir comme un levier pour débloquer des fonds privés. Les premières étapes pour un entrepreneur consistent à se rapprocher d'acteurs locaux comme Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises, qui facilitent la navigation dans les écosystèmes complexes et mobilisent les réseaux pertinents.
La réglementation, notamment la loi ZAN (Zéro Artificialisation Nette), pose des contraintes sur le foncier industriel. Elle impose une compensation pour toute artificialisation, limitant la disponibilité des surfaces. L'utilisation de friches est une solution, mais toutes ne sont pas adaptées. Cette loi pousse à optimiser l'usage des sites, la mutualisation et à repenser la logique patrimoniale, notamment par la location de terrains plutôt que la vente. Pour les entreprises, cela implique de changer d'habitudes et de s'adapter.
La recherche de sites industriels est un processus complexe. Agriloops a sélectionné un terrain déjà fléché industriel, mais la problématique réside dans la combinaison des activités industrielle et agricole, l'accès aux réseaux, et la proximité d'une agglomération. Magressource travaille depuis plus d'un an sur la sélection de son foncier, avec une équipe dédiée et des consultants, tout en tenant compte des contraintes imposées par les futurs actionnaires. Le délai de recherche de site peut être long, notamment si le cahier des charges évolue, comme ce fut le cas pour Agriloops qui a initialement cherché une chaleur fatale avant d'opter pour des chaudières biomasse, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités de sites.
L'attractivité, le recrutement et la formation sont cruciaux. Magressource prévoit de passer de 50 à plus de 200 personnes en deux ans, misant sur la formation interne, l'apprentissage, et la responsabilisation des jeunes diplômés. La localisation est un critère clé pour attirer et fidéliser les employés, en tenant compte des temps de trajet. Agriloops a également intégré ces critères dans le choix de son site, cherchant une proximité avec Rennes et un territoire attractif. Le recrutement d'opérateurs saisonniers reste un défi, même si le projet innovant attire. À Grenoble, le recrutement d'opérateurs est facilité par la présence de nombreuses grandes entreprises, mais la fidélisation est un enjeu.
Grégoire Duclou explique que l'agence accompagne les entreprises dans le recrutement et la formation, en travaillant avec les OPCO et la région. L'objectif est d'ouvrir les portes de l'industrie, de montrer la diversité des métiers (au-delà des opérateurs et techniciens, incluant marketing, RH, communication, logistique), et d'aider les DRH à développer de nouvelles méthodes de recrutement. Il faut accepter que le modèle de carrière linéaire n'est plus la norme et que les entreprises doivent s'adapter pour attirer et retenir les talents.
En conclusion, la réindustrialisation en France est portée par une dynamique entrepreneuriale forte, soutenue par des acteurs régionaux. Elle implique de relever des défis majeurs en matière de financement, de foncier, de réglementation, et surtout de ressources humaines, tout en réinventant les modèles industriels pour les rendre plus durables, technologiques et souverains.