
L’épargne des Français est-elle en danger ?
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Bienvenue dans Allo la Martingale. Nous sommes là tous les mardis à midi, et nous nous retrouvons sur toutes vos plateformes d'écoute audio et vidéo. Aujourd'hui, nous recevons Karen Lor, CEO et fondatrice de Sve, et Julien, Managing Director chez Dito. Nous allons parler de l'OAT, le taux auquel la France emprunte à 10 ans. Nous enregistrons ce mardi 20 octobre, et le taux a presque franchi les 5%, se situant à 4,95-4,96%. Cela soulève des questions en cascade : notre Livret A, notre assurance vie, nos fonds euros, nos actions sont-ils en danger ? L'État peut-il demain puiser dans notre épargne ? Nous allons démêler tout cela.
Pour commencer, pourquoi en sommes-nous arrivés à 5% ? Karine Lor explique que c'est une perte de confiance. Le marché obligataire est simple : on prête de l'argent à un émetteur si l'on pense qu'il va rembourser. Moins on a confiance, plus on exige de rendement. Il y a trois mois, le rendement était de 3-3,50%, et nous sommes passés à 5% sur l'OAT 10 ans, un indicateur emblématique de notre dette. Cela signifie que la France n'inspire plus suffisamment confiance quant à sa capacité à rembourser sa dette à 10 ans.
Julien précise que 5% est le niveau le plus haut atteint en 2008. Pour trouver une moyenne d'emprunt à 5%, il faut remonter à 2002. Le plus frappant est la vitesse à laquelle ce changement s'est produit. Ce que nous vivons ce mois-ci est le rallye de taux le plus important depuis 1987. Il y a deux grandes étapes à cette hausse. La première est la normalisation de la politique monétaire post-Covid, initiée par les États-Unis, suivie par l'Europe. La deuxième étape est plus spécifique à la France. Sur les 150 points de base d'augmentation par rapport à il y a un an, près de la moitié est due à la hausse des taux internationaux (États-Unis, Japon, Europe). L'autre moitié, soit environ 75 points de base, provient de la perception des investisseurs que la France se trouve dans une perspective difficile, à la fois politique et budgétaire, avec une inflation budgétaire non contrôlée.
Karine Lor détaille les conséquences de cette hausse de 1,5 point de pourcentage (150 points de base). Cela représente 1,5% additionnel d'emprunt payé annuellement sur notre dette pendant 10 ans. C'est un coût et un engrenage très importants, car le déficit annuel s'accumule, s'ajoutant au stock de dette existant. Si la charge de la dette augmente significativement, cela crée un cercle vicieux : nous devons emprunter davantage pour rembourser les intérêts, ce qui crée plus de déficit, qui s'ajoute au stock existant. Nous entrons dans une spirale où la France inspire de moins en moins confiance, étant perçue comme de moins en moins apte à rembourser, ce qui augmente encore les taux et la charge de la dette.
Julien ajoute que dès qu'il y a un problème dans une zone monétaire, les pays moins performants budgétairement sont les plus vite et les plus significativement sanctionnés. Les investisseurs regardent si un État a un excédent primaire, c'est-à-dire s'il est capable d'être positif avant de payer les intérêts de sa dette. La France, depuis très longtemps, est en dessous de l'excédent primaire, avec un déficit qui s'accroît avant même de payer les intérêts. Cela pose un problème aux marchés. Quand un investisseur voit que nous empruntons un peu plus pour payer ce que nous lui devons, il se rend compte que la situation n'est pas forcément tenable à long terme.
Il est intéressant de noter que des entreprises empruntent moins cher que la France. Karine Lor confirme qu'un certain nombre d'entreprises ont une meilleure signature que la France. Elles peuvent émettre des obligations à des taux inférieurs (entre 3 et 4%) sur une maturité de 10 ans, comparé à près de 5% pour la France. Julien explique que les investisseurs prêtent à des entreprises comme Total, LVMH ou L'Oréal, car elles empruntent pour fabriquer et construire des choses qui généreront de la valeur à terme, assurant ainsi le remboursement des intérêts et potentiellement du capital. En revanche, de nombreux États, dont la France, n'empruntent pas pour créer de la valeur future, mais pour payer des garanties sociales qu'ils ne peuvent plus honorer. Cela fait des décennies que les politiques essaient d'expliquer qu'il faut faire différemment, mais sans aller au bout des choses. Les investisseurs voient que la France n'emprunte pas pour construire de la productivité, mais pour un déficit structurel lié principalement à son système social et à l'efficacité de l'État.
En outre, les événements récents, comme les émeutes et les pillages, 3 jours après le 17 octobre, inquiètent les investisseurs internationaux. Karine Lor estime que cela ne peut que contribuer à aggraver la situation, car de l'extérieur, c'est toujours perçu comme plus grave. Une partie significative de l'endettement français repose sur des investisseurs internationaux. Ces événements ne donnent pas l'impression d'une convergence vers une politique budgétaire consensuelle. Si cette sorte de "guerre civile" continue, cela empirera probablement la situation d'endettement de la France.
L'Agence France Trésor doit rassurer ces investisseurs lors de roadshows. Les équipes expliquent que la France est apte à rembourser et va investir dans certaines voies, présentant un investissement raisonnable à tel rendement. Mais personne n'est obligé de prêter de l'argent à la France. Les adjudications, où l'on cherche à émettre des milliards sur telle durée, sont des moments de tension, car il n'y a aucune garantie que le montant prévu trouve preneur, et peut-être pas à 5%, mais à 6, 7 ou 8%. Si le chaos persiste, la France pourrait avoir du mal à lever de la dette et ne plus pouvoir payer ses dépenses publiques.
Y a-t-il un taux au-delà duquel la situation devient intenable ? Karine Lor compare avec la Grèce. En 2010, année des plans de sauvetage (deux ans avant le défaut et la restructuration), les taux sont passés de 5% à 12% en moins d'un an. Des taux à deux chiffres sont clairement alarmants. Le spread avec l'Allemagne était alors de 500 à 1000 points de base, voire plus. La Grèce a même atteint 30% au cœur de la crise en 2012. La France n'en est pas là, mais le risque existe.
Julien pense que la France se dirige rapidement vers 6%. À ce niveau, certains investisseurs pourraient commencer à s'intéresser à la dette française à long terme. Il est difficile de prédire un taux fatidique, mais l'histoire montre que des crises financières peuvent éclater soudainement. Cependant, si les futurs gouvernements entreprennent des réformes essentielles, notamment sur l'efficacité et les dépenses sociales, il n'y aura pas de problème, car la France pourrait rapidement repasser en excédent primaire. Il cite les exemples de 1926 avec Poincaré et 1958 avec de Gaulle, où des crises graves ont été résolues par des changements politiques majeurs et des réformes budgétaires.
Les investisseurs attendent un certain niveau de taux où le risque est suffisamment rémunéré pour s'intéresser à la dette française, car ils estiment qu'elle sera obligée de trouver une solution. Julien est optimiste : il pense que la France touchera le fond de la piscine pour mieux rebondir. Le test de 6% sera crucial pour observer le comportement des investisseurs internationaux et la solidarité européenne.
Karine Lor ajoute que la probabilité d'un défaut de la France, bien que non centrale, n'est plus considérée comme improbable. Si nous ne parvenons pas à présenter une trajectoire budgétaire crédible, la perception des investisseurs pourrait mener à un défaut. Les manières de faire défaut incluent la restructuration de la dette : ne pas rembourser la totalité du nominal (un "haircut" de 30% ou plus), étendre les maturités des titres de dette, ou réduire les coupons. C'est un signal grave qui entraînerait une période difficile. Elle rappelle que le traité de Maastricht impose un déficit total maximum de 60% du PIB, alors que la France est à 120%. Il est temps de montrer que nous sommes conscients de la nécessité de redresser la barre.
Quid de notre épargne ? Karine Lor explique que si la hausse des taux est néfaste pour les finances publiques et les emprunteurs, elle peut être avantageuse pour ceux qui ont du cash excédentaire. Le cash est mieux rémunéré sur des produits de taux, qui sont plus prévisibles et moins volatils que les actions. Cela inclut les obligations d'État, les obligations d'entreprises, les fonds obligataires, les fonds monétaires, les fonds euros, les placements bancaires (comptes à terme, livrets, épargne réglementée).
Le fonds euro est un actif proposé par les assureurs, garanti en capital à 100%. Il est exposé à la dette française, mais en cas de faillite de l'État, c'est l'assureur qui prend le risque. Les placements bancaires comme les comptes à terme et les livrets bancaires sont garantis en capital par le dépositaire bancaire, avec un rendement parfois garanti. Les taux sur les comptes à terme sont passés de 2,5% il y a six mois à près de 4% aujourd'hui.
Julien compare le fonctionnement du fonds euro à celui de la dette de l'État. Le taux moyen du fonds euro dépend des obligations achetées par l'assureur au fil des années. Si l'assureur a acheté des obligations à 1% il y a 10 ans, et qu'il peut maintenant en racheter à 5%, le taux moyen du fonds euro augmentera progressivement. Le fonds euro est un véhicule qui capte tranquillement la hausse des taux, tout en restant liquide grâce à l'assurance vie, avec une fiscalité avantageuse au moment du retrait.
Karine Lor souligne que les assureurs ont restreint l'accès aux fonds euros, obligeant souvent les investisseurs à placer une part significative en unités de compte, qui comportent un risque de marché. Il faut bien faire attention à ne verser que sur le fonds euro si l'on souhaite être protégé. Les assureurs sont incités à collecter sur les fonds euros et à remplacer leurs vieilles obligations à faibles coupons par de nouvelles à coupons plus élevés. On s'attend à une augmentation des rendements des fonds euros dans les 12 à 24 prochains mois, avec des offres promotionnelles.
Concernant les actions, Julien observe que les actions françaises sous-performent les autres actions européennes depuis le début de l'année. Les banques françaises sont impactées car elles détiennent environ 10% de la dette française, et une dévalorisation de ce stock affecterait leurs fonds propres et leur capacité à travailler. L'immobilier est également affecté par la hausse des taux. Les petites et moyennes entreprises françaises subissent aussi cette hausse. En revanche, les grandes entreprises du CAC 40, qui réalisent l'essentiel de leur chiffre d'affaires à l'étranger et ne sont pas directement impactées par le niveau de l'OAT française, devraient être moins touchées.
Julien précise que l'investissement en actions est une décision différente de la protection de l'épargne. Il y a des bons et des mauvais moments sur les marchés actions. Les jeunes générations ont connu une série de bons moments depuis le Covid, mais cela pourrait changer.
En guise de scénario sombre, Julien évoque la possibilité d'