
Argent et famille : les angles morts de votre foyer
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L'émission Lola Martingal aborde le sujet complexe et souvent tabou de l'argent au sein de la famille, du couple et avec les enfants, en direct de chez Oréia à Paris. L'animateur, Sebanon, souligne d'emblée trois constats majeurs : bien que les femmes soient plus indépendantes financièrement que jamais, dans trois couples sur quatre, l'homme gagne toujours plus ; la moitié des couples optent pour un partage des dépenses en 50/50 ; et les femmes assument encore 70% du travail domestique. Ces inégalités soulignent la nécessité d'une discussion approfondie sur la gestion financière familiale.
Deux invités sont présents pour éclairer ces questions : Marielaya, autrice du livre "Ils vécurent heureux et prirent un compte commun – Le guide pour gérer ses finances en couple sans trop se faire avoir", et Raphaël, fondateur de Money Walking, une solution de porte-monnaie électronique pour enfants.
Marielaya explique pourquoi il est si difficile de parler d'argent. Elle rappelle que l'accès des femmes à un compte bancaire sans l'accord de leur mari est une évolution récente, datant des années 1960. Historiquement, l'argent était géré par l'homme, et la femme gérait le quotidien. L'éducation financière reste genrée, avec des femmes moins exposées à ces sujets dès l'enfance. De plus, les clichés culturels persistent : l'argent est souvent perçu par les hommes comme un outil de pouvoir, tandis que les femmes sont parfois mal vues si elles en parlent, associées à l'image de la femme vénale ou "agissant comme un homme". Ces facteurs créent des blocages dans les couples, malgré le désir de gérer les finances ensemble.
Raphaël partage ce constat et ajoute le poids de la tradition catholique en France, qui entretient un rapport complexe à l'argent. Il déplore le retard de l'éducation financière en France, qui ne débute qu'en classe de quatrième avec seulement deux heures dédiées, alors que d'autres pays comme l'Australie l'introduisent dès l'âge de 4-5 ans. Il insiste sur l'importance de dédramatiser le sujet et d'enseigner la valeur de l'argent sans jugement.
La discussion s'oriente ensuite sur la perception de la valeur en France. Marielaya évoque les 1300 milliards d'euros qui dorment sur les comptes courants, générant des intérêts pour les banques mais pas pour les épargnants. Elle insiste sur la nécessité de reconnaître la valeur des services publics (santé, éducation) et du travail invisible au sein des foyers. Elle critique l'idée que la valeur d'un individu est liée à son revenu, comparant par exemple le salaire d'un médecin hospitalier à celui d'un trader. Elle affirme que la réussite individuelle est un mythe, car elle dépend d'un système de soutien collectif.
Concernant l'argent de poche des enfants, Raphaël révèle que dans plus de 70% des cas, c'est la mère qui s'en occupe, reproduisant potentiellement certains biais. Bien que l'argent de poche donné aux filles et aux garçons soit équivalent, les garçons ont tendance à se fixer des objectifs d'achat précis (surf, iPhone), tandis que les filles épargnent davantage "au cas où", par prudence. Marielaya y voit le reflet des rôles sociaux : les femmes sont incitées à épargner pour la sécurité du foyer, tandis que les hommes sont plus enclins à la dépense immédiate. Elle cite une étude montrant que les garçons obtiennent des augmentations quand ils demandent, tandis que les filles reçoivent des cadeaux, un message différent sur la valeur de la négociation.
L'argent de poche régulier apparaît généralement au collège, entre 11 et 12 ans, avec des montants mensuels variant de 20 à 50 euros. Les enfants l'utilisent principalement pour la nourriture, mais aussi pour des livres, des vinyles et des jeux en ligne. Money Walking permet aux parents de suivre les dépenses et d'engager la discussion, offrant une praticité et une sécurité que le cash n'offre pas.
Le modèle du 50/50, adopté par la moitié des couples, est ensuite analysé. Marielaya le qualifie de "modèle appauvrissant pour le revenu le plus faible". Plusieurs raisons expliquent cela :
1. Le niveau de vie du couple est souvent calqué sur le revenu le plus élevé, poussant celui qui gagne moins à vivre au-dessus de ses moyens.
2. Même à revenus égaux, les hommes et les femmes dépensent différemment. Les femmes dépensent plus en consommables (courses, couches, vêtements pour enfants), tandis que les hommes investissent dans le capital (canapé, loyer, remboursement de prêt). En cas de séparation, la femme se retrouve avec des "pots de yaourt vides" (dépenses périssables), tandis que l'homme repart avec des biens durables.
3. Les écarts de salaire augmentent avec le temps, notamment à cause de l'arrivée des enfants, du plafond de verre et des inégalités salariales, rendant le 50/50 inéquitable à long terme.
Quant au prorata, où chacun contribue aux dépenses communes proportionnellement à son revenu, Marielaya le déconseille également sur le long terme. Bien qu'il semble juste, il ne tient pas compte de l'effet d'entraînement sur le niveau de vie, ni des charges personnelles fixes qui restent les mêmes pour tous. Les femmes, en particulier, ont souvent des dépenses esthétiques plus importantes imposées par la société. Au final, le partenaire au revenu plus faible a moins d'argent pour ses loisirs, son épargne ou ses investissements, créant un déséquilibre de pouvoir d'achat et des conflits.
Marielaya propose son modèle "à parts égales", exposé dans son livre. Ce modèle ne se concentre pas sur le partage de la charge financière, mais sur deux principes fondamentaux :
1. Le partage égal du reste à vivre : Après avoir couvert les dépenses communes, chacun doit avoir la même somme d'argent sur son compte personnel, quel que soit son revenu initial. Cela permet à chacun de disposer d'un pouvoir d'achat et d'une capacité d'épargne équivalents.
2. L'égalité du temps libre personnel : Si un partenaire dispose d'une heure pour ses loisirs, l'autre doit également en bénéficier. Cela implique une reconnaissance équivalente du temps rémunéré et du temps non rémunéré (travail domestique, parental, logistique), considérant que tout contribue à l'enrichissement du foyer. Ce modèle est conçu pour être robuste face aux aléas de la vie (changement de carrière, arrivée d'enfants) et reconnaît l'apport de chacun, quelle que soit sa nature.
Raphaël trouve l'approche "à parts égales" très maline et bien réfléchie, notamment la logique du temps et de la répartition de la valeur. Il la compare au système de péréquation entre les villes, où les ressources sont équilibrées pour le bien commun.
Concernant les cas spécifiques, Marielaya aborde la situation où un partenaire est propriétaire et l'autre non. Elle déconseille fortement de faire payer un loyer au partenaire non-propriétaire, car cela reviendrait à lui faire financer un investissement sans aucun retour. Elle suggère plutôt de considérer cet arrangement comme un rapport de propriétaire-locataire sans les protections légales. Sur l'héritage, elle estime que c'est au couple de décider de ses propres règles, tout en rappelant que la loi le considère comme un bien personnel. Elle conseille de chiffrer et de cadrer les investissements pour éviter que l'héritage ne se dilue dans la vie du couple.
Une question d'auditrice concerne un mari qui refuse le prorata, trouvant humiliant de gagner moins que sa femme. Marielaya y voit une question de virilité et de rôle social. Elle note que les femmes qui gagnent plus sont souvent plus enclines au prorata. Elle nuance l'application du modèle "à parts égales" quand la femme gagne plus et assume aussi 70% de la charge domestique, rappelant que l'égalité doit être globale, pas seulement financière.
Une autre auditrice demande comment gérer l'argent de poche pour deux enfants d'âges différents (7 et 10 ans), l'aîné n'en ayant jamais eu. Raphaël conseille de mettre en place l'argent de poche pour les deux en même temps, sans rattrapage pour l'aîné. Il est crucial de définir des règles simples, claires et régulières (plutôt à la semaine) et de s'y tenir.
Sur les "red flags" financiers avant de s'engager, Marielaya insiste sur la capacité à discuter d'argent ouvertement et régulièrement. Si la discussion est tendue ou impossible, c'est un signal d'alarme. Elle affirme que parler d'argent favorise la romance car cela mène à discuter de projets, de peurs, de rêves et d'aspirations, créant une intimité profonde.
Enfin, concernant un compte commun où l'un dépense beaucoup et l'autre économise, Marielaya recommande d'abord d'avoir un compte commun et deux comptes personnels. Ensuite, il est essentiel de définir précisément le "périmètre de la dépense commune". Elle donne des exemples de dépenses à discuter : frais de santé (ostéopathe pendant la grossesse, perruques en cas de cancer), hygiène féminine (culottes menstruelles coûteuses). Ces discussions permettent de s'aligner sur les valeurs du couple et d'éviter les conflits.
En conclusion, Marielaya souligne l'importance d'investir dans la relation de couple, car cela a un impact colossal sur la carrière et les finances de chacun, surtout pour les femmes. Elle rappelle que le divorce entraîne une perte de niveau de vie de 18% pour les femmes, contre 8% pour les hommes. Son dernier investissement personnel, la résidence principale, a été acquis à 50/50 malgré des apports initiaux déséquilibrés, en appliquant la philosophie "à parts égales" pour reconnaître la contribution de chacun à la plus-value du foyer. Concernant le mariage, elle déconseille la séparation de biens automatique, invitant les couples à choisir un régime aligné avec leurs valeurs et leur profil, quitte à demander des solutions techniques comme la société d'acquêts.
Raphaël conclut en exhortant les parents à ne pas faire de l'argent un tabou, à discuter en couple et à établir des règles simples et claires pour l'argent de poche des enfants.