
Pourquoi ces IP valent si cher ?
Audio Summary
AI Summary
En 2011, Microsoft a déboursé 7 millions de dollars pour acquérir un actif intangible : des adresses IP. Ces suites de chiffres, autrefois distribuées gratuitement, ont pris une valeur considérable, suscitant spéculation, intérêt des fonds d'investissement et même des cas de corruption et de vol. Comprendre la nature et la valeur des adresses IP nécessite de remonter à leurs origines et à leur évolution.
L'adresse IP est née dans les universités américaines dans les années 70, face à la nécessité de faire communiquer des réseaux hétérogènes comme Arpanet, les réseaux de radio (Radnet) et les réseaux satellites (SatNET). Pour harmoniser ces communications, deux protocoles fondamentaux ont été développés : TCP (Transmission Control Protocol) et IP (Internet Protocol). IP assure le système d'adressage, permettant d'identifier chaque appareil connecté, tandis que TCP gère le protocole de transport, garantissant la fiabilité de la transmission des données. Une adresse IP peut être comparée à une adresse postale physique, avec des "appartements" internes représentés par des adresses IP privées, gérées par le NAT (Network Address Translation).
Initialement, l'adressage IP utilisait des blocs de quatre chiffres séparés par des points, répartis en classes (A, B, C). Techniquement, une adresse IP est une suite de 32 bits (2^32), représentable sous forme décimale ou hexadécimale. La notation "slash" (par exemple /8, /16, /24) fait référence à ces classes et blocs d'adresses. La structure d'adressage IP peut être visualisée comme une hiérarchie géographique, du monde aux régions, aux fournisseurs, puis aux réseaux locaux, un peu comme un zoom sur Google Earth.
La distribution initiale des adresses IP était gérée par des universitaires, notamment John Postel, qui tenait un registre centralisé sous forme de fichier texte. Les allocations étaient parfois faites en blocs massifs, comme des "classes B" entières données à des institutions comme le MIT ou General Motors, sans que ces dernières aient nécessairement besoin d'un tel volume.
Avec la croissance d'Internet, la gestion centralisée est devenue insuffisante. Des organismes régionaux, appelés RIR (Regional Internet Registries), ont été créés pour gérer l'attribution des blocs d'IP par région géographique. Les Américains, via l'ARIN, ont obtenu 45% des IP mondiales, suivis par l'APNIC (Asie-Pacifique) avec 24%, le RIPE NCC (Europe) avec 23%, l'LACNIC (Amérique Centrale et Caraïbes) avec 5% et l'AFRINIC (Afrique) avec 3%. Ces RIR fonctionnent comme des "notaires numériques", tenant à jour un registre de propriété des adresses IP.
Au début, les adresses IP n'avaient pas de coût financier. Cependant, en 2019, le RIPE NCC a annoncé la fin de la disponibilité d'IPv4 dans sa région, signifiant que toutes les adresses avaient été distribuées. Dès lors, le marché est devenu secondaire : les adresses IP s'échangent entre propriétaires, générant un marché où la spéculation est devenue courante.
L'acquisition par Microsoft de 600 000 adresses IP auprès de la société canadienne Nortel en faillite en 2011, pour 11 dollars l'unité (soit 7 millions de dollars au total), a marqué un tournant. À l'époque, ce montant était jugé élevé, mais aujourd'hui, ces adresses peuvent valoir entre 40 et 50 dollars, voire plus. La crise de la COVID-19, entraînant une demande accrue de serveurs et de ressources en ligne, a accentué la pénurie d'IPv4 et fait exploser la demande sur le marché secondaire. Des institutions comme le MIT, qui avaient reçu des blocs massifs d'adresses IP, se sont retrouvées avec des actifs d'une valeur considérable. Stanford, par exemple, aurait vendu un bloc d'IP pour 500 millions de dollars, après l'avoir reçu gratuitement.
Jean-Louis, ayant travaillé chez OVH, a participé à des transactions d'adresses IP. Il décrit le marché secondaire comme celui d'agents immobiliers où l'on achète ou loue des blocs d'IP. Les vendeurs peuvent être des entreprises qui n'en ont plus l'utilité, qui ont besoin de liquidités, ou même des fonds d'investissement spécialisés dans la location d'adresses IP. Contrairement à l'immobilier physique, les adresses IP ne se dégradent pas intrinsèquement, mais leur valeur peut chuter en raison de leur réputation. Des adresses IP utilisées pour des activités illicites (VPN, proxies, spam) peuvent être placées sur des listes noires, affectant leur valeur et la délivrabilité des e-mails envoyés depuis ces IP.
Nettoyer la réputation d'une adresse IP est un travail coûteux qui implique de contacter les organismes pour demander un retrait des listes noires. De plus, le transfert d'adresses IP est souvent restreint géographiquement, chaque région ayant son propre registre. Les transactions se font par blocs minimum de 256 adresses IP, nécessitant que l'acheteur soit enregistré en tant que Système Autonome (AS) et passe par un processus notarié auprès des RIR. Les transactions sont verrouillées pendant une période donnée pour assurer la légitimité du transfert.
La valeur des adresses IP ouvre la porte à des détournements. Le protocole BGP (Border Gateway Protocol), qui permet aux systèmes autonomes d'annoncer leur connaissance d'Internet, peut être exploité. Des annonces BGP malveillantes peuvent rediriger le trafic vers de mauvaises destinations, menant à des vols de cryptomonnaies, des usurpations d'identité ou des indisponibilités de services (comme le cas de YouTube au Pakistan).
Un autre cas de détournement concerne des détournements humains, comme l'histoire d'Ernest en Afrique. Ce dernier, en charge de tenir un registre d'IP, a créé des sociétés écrans pour s'auto-attribuer 50 millions d'IP, puis les louer à d'autres fournisseurs légitimes. Lorsque son système a été découvert, cela a provoqué un litige majeur pour les clients des sociétés écrans, confrontés à la perte de leurs infrastructures et à des coûts de migration estimés à 18-20 millions de dollars pour passer à IPv6.
Face à la pénurie d'IPv4, une solution a été développée il y a 15-20 ans : IPv6. Ce nouveau protocole offre un espace d'adressage considérablement plus vaste (2^128 adresses). Cependant, la migration d'IPv4 vers IPv6 est complexe et coûteuse, nécessitant des ajustements techniques et des investissements importants. La France est considérée comme un leader mondial dans la conversion IPv4 vers IPv6, montrant que cette transition est réalisable.
Certaines adresses IP sont devenues célèbres, comme celles des serveurs DNS de Google (8.8.8.8) et Cloudflare (1.1.1.1). Ces adresses sont souvent utilisées pour contourner le filtrage DNS des fournisseurs d'accès à Internet. L'adresse 1.1.1.1, initialement une "adresse poubelle" utilisée pour des tests, a été transformée en un service DNS par Cloudflare, démontrant la capacité de cette entreprise à gérer un trafic important et à améliorer l'expérience utilisateur. D'autres adresses comme 2.2.2.2, autrefois inutilisées par Orange, ont été revendues à Oracle.
La géolocalisation par adresse IP, autrefois plus précise, est devenue moins fiable en raison du partage d'adresses publiques. Un service comme MaxMind, spécialisé dans la recherche inversée IP-adresse physique, a même attribué par défaut une localisation erronée dans une ferme du Kansas, entraînant des interventions du FBI pendant plusieurs années.
En conclusion, le marché des adresses IP est devenu un actif immatériel précieux, fortement décentralisé et avec une utilité quotidienne critique, rappelant certains aspects du Bitcoin. La transition vers IPv6 est inévitable pour répondre à la demande croissante d'adresses, mais elle s'annonce complexe et coûteuse, bien que des pays comme la France montrent la voie à suivre. La gestion et la sécurité de ces adresses restent des enjeux majeurs, soulevant des questions de corruption, de vol et de détournement.