
Spolia
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Dans le sud de Liverpool, le quartier de Granby, autrefois dynamique et diversifié, était en 2012 presque entièrement désert, victime de décennies de chômage, de politiques policières agressives et de projets de réaménagement ratés. La plupart des maisons avaient été vidées et barricadées par le gouvernement local pour empêcher l'occupation illégale, avec des panneaux indiquant "Tous les objets de valeur ont été retirés de cette propriété". Ces panneaux, bien que se référant à des matériaux comme le cuivre, ignoraient la valeur inhérente au travail de construction, à la vie vécue dans ces murs et à la communauté.
Un petit groupe de résidents a refusé de partir, nettoyant les terrains abandonnés, créant des jardins communautaires et peignant les maisons barricadées. Ils ont formé un Community Land Trust (CLT) dans le but de reprendre possession des maisons vides et de ramener des gens dans le quartier. Avec des subventions et l'aide du collectif de designers Assemble, dont Lewis Jones fait partie, ils ont commencé à rénover des maisons pour en faire des logements abordables, invitant d'anciens habitants à revenir.
Pendant les rénovations, les matériaux trop endommagés pour être réutilisés ont été transformés en "Granby Rock", un terrazzo de gravats. Des briques cassées, des ardoises et d'autres débris ont été moulés et polis pour créer des cheminées et des comptoirs uniques, intégrant l'histoire complexe du quartier dans les nouvelles habitations. Ce processus de "spolia", terme désignant la réutilisation d'éléments d'anciens bâtiments dans de nouvelles constructions, a permis de valoriser le passé du quartier. Des dizaines de propriétés ont été rénovées, offrant des logements abordables et redonnant vie à Granby. Les nouvelles familles vivent au milieu de matériaux chargés d'histoire, témoignant de la résilience de la communauté.
La spolia, pratique ancienne, est présente dans des édifices célèbres comme Sainte-Sophie et Notre-Dame. Pour comprendre son origine, il faut remonter à l'Empire romain, confronté à une crise existentielle au 3e siècle. Le chaos politique, les invasions, la pandémie de Cyprien, les changements climatiques et l'hyperinflation ont entraîné le déclin et la négligence des magnifiques bâtiments romains. L'accès aux carrières de marbre est devenu difficile, laissant de nombreux édifices en ruine.
C'est Constantin qui a compris qu'il était possible de réutiliser ces anciens bâtiments comme matière première. Après avoir unifié l'empire, il a légalisé le christianisme et lancé une vague de constructions. L'Arc de Constantin, cadeau du Sénat, en est un exemple emblématique. Il intégrait des panneaux sculptés provenant de monuments d'empereurs précédents, remodelés pour ressembler à Constantin. C'était une décision pratique, mais surtout symbolique, visant à rappeler la grandeur passée de Rome et à légitimer le nouvel empereur.
Cette réutilisation a créé un précédent. L'empereur lui-même ayant donné l'exemple, la pratique s'est généralisée. De vieilles colonnes et pierres ornementales ont été récupérées pour de nouvelles constructions, notamment des églises, le christianisme ayant besoin de bâtiments grandioses. Constantinople, la nouvelle capitale de Constantin, a également été bâtie avec des matériaux récupérés de tout l'empire. Cela a provoqué des émeutes à Rome, où les citoyens voyaient leurs quartiers se dégrader. Des lois ont été votées pour tenter d'arrêter le pillage, mais sans grand succès.
Le terme "spolia" a été inventé à la Renaissance par des chercheurs qui, redécouvrant la Rome classique, ont été dégoûtés de voir des œuvres romaines intégrées dans des églises médiévales. Ils ont utilisé le mot latin pour "butin de guerre" pour décrire ce qu'ils considéraient comme un acte de pillage. Au fil du temps, le terme a perdu sa connotation morale et est devenu un descripteur neutre.
La spolia a survécu à l'Empire romain, les civilisations ultérieures réutilisant les matériaux romains dans leurs propres constructions, des églises médiévales en Angleterre aux mosquées du monde islamique. Mais la spolia n'est qu'une expression d'un instinct humain plus large de réutilisation, comme en témoigne la reconstruction des villes européennes après la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd'hui, la réutilisation est plus que jamais nécessaire. L'architecte Kate Simon souligne que l'extraction et la fabrication de nouveaux matériaux, comme une simple brique, ont un coût environnemental énorme en termes d'énergie et d'émissions de carbone. Elle plaide pour une réutilisation à grande échelle, même si cela est difficile. Les bâtiments ne sont pas conçus pour être démontés, et il est compliqué de connaître les propriétés exactes des matériaux récupérés.
Cependant, certains exemples modernes, comme le village olympique des Jeux de Paris 2024 conçu pour être transformé en logements, montrent qu'il est possible de concevoir des bâtiments en pensant à leur future réutilisation.
Le projet Granby s'est développé au-delà de la simple rénovation. L'atelier Granby Rock est devenu un studio de fabrication qui produit des carreaux et des céramiques à partir de matériaux recyclés, en utilisant des fours électriques et des températures plus basses pour réduire l'empreinte environnementale. Il aide d'autres projets à transformer leurs débris de construction en nouveaux matériaux.
Lewis Jones décrit Granby aujourd'hui comme un quartier vibrant, avec des enfants jouant dans les rues, où les panneaux "Tous les objets de valeur ont été retirés" ont été prouvés faux. Les matériaux du passé ne sont jamais sans valeur, et leur réutilisation est une reconnaissance pratique et symbolique de leur importance pour l'avenir.