
Le demi-tour le plus mystérieux de l’Histoire
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Le 25 octobre 1944, au large des Philippines, le vice-amiral Takeo Kurita, 55 ans, commande la dernière grande flotte de l'Empire du Japon, incluant le Yamato, le plus grand cuirassé jamais construit. Contre toute attente, la route du golfe de Leyte s'est ouverte devant lui, offrant une occasion inespérée d'attaquer la flotte d'invasion américaine, composée de centaines de navires de transport sans défense. Les seuls cuirassés américains capables de l'arrêter sont à des heures de navigation. C'est la victoire que le Japon attend depuis trois ans. À 12h36, Kurita donne l'ordre d'attaquer, mais, de manière incompréhensible, il fait demi-tour avec toute sa flotte. La marine impériale japonaise cesse d'exister en tant que force de combat à ce moment précis. Pendant plus de 30 ans, Kurita ne fournira aucune explication claire, donnant trois versions contradictoires, avant de finalement livrer une phrase énigmatique à la fin de sa vie.
L'histoire de Kurita commence en 1889 à Mito, au Japon, dans une famille d'intellectuels. À 21 ans, il sort de l'académie navale et passe 30 ans sur des destroyers, se forgeant une réputation de marin plutôt que de bureaucrate. C'est un homme réservé, peu enclin à s'expliquer. Au début de la guerre du Pacifique, à 52 ans, il est respecté. En octobre 1942, il mène le bombardement naval le plus important de la guerre sur l'aérodrome américain d'Anderson Field, tirant 918 obus. Cependant, il a aussi connu des défaites, notamment à Midway où ses croiseurs furent ravagés par l'aviation américaine. Il avait compris avant son état-major que sans couverture aérienne, même les navires les plus puissants seraient des cibles faciles.
En octobre 1944, la situation est dramatique pour le Japon, qui a perdu ses porte-avions et ses pilotes. Le 20 octobre, les Américains débarquent à Leyte, aux Philippines. Tokyo sait que la chute des Philippines couperait l'approvisionnement en pétrole, signifiant la fin de la guerre. L'état-major japonais élabore alors le plan désespéré Shogo One. Il s'agit d'utiliser les derniers porte-avions comme appât pour attirer la 3e flotte américaine de l'amiral Halsey, une armada puissante. Pendant qu'Halsey serait détourné, deux forces de cuirassés japonais devaient passer par le sud et le centre pour anéantir la flotte de débarquement américaine dans le golfe de Leyte, une flotte peu armée. La force du centre, la plus puissante, est commandée par Kurita, et comprend cinq cuirassés, dont le Yamato et son jumeau le Musashi, une dizaine de croiseurs lourds et une quinzaine de destroyers.
Le plan est le suivant : les Philippines forment un mur d'îles orienté nord-sud. À l'est se trouve le golfe de Leyte. Pour y accéder, il y a deux "portes" : le détroit de San Bernardino au centre, débouchant le long de l'île de Samar, et le détroit de Surigao au sud. Les Japonais sont divisés : Kurita (force principale) vise la porte du centre, Nishimura (force plus petite) la porte du sud, et Ozawa (appât) promène les porte-avions au nord pour attirer Halsey. Le but est que les forces de Kurita et Nishimura entrent simultanément dans le golfe à l'aube du 25 octobre pour écraser la flotte de débarquement. Côté américain, la 3e flotte de Halsey est une armada d'attaque, tandis que la 7e flotte de Kinkaid est la flotte de débarquement, protégée par de petits porte-avions d'escorte.
Kurita, en lisant le plan, réalise qu'il arrivera cinq jours après le début du débarquement et qu'il n'aura aucune couverture aérienne. L'état-major lui demande en réalité d'accepter l'anéantissement de ses navires. Ses officiers sont furieux, mais Kurita prononce l'un des rares discours de sa carrière : "Je sais que beaucoup d'entre vous sont opposés à cette mission, mais la situation est bien plus grave que vous ne l'imaginez. Il serait honteux que notre flotte survive pendant que la nation périt. Et souvenez-vous que parfois, il existe des miracles." La flotte lève l'ancre le 22 octobre.
Le 23 octobre, au passage de Palawan, deux sous-marins américains, le Darter et le Dace, traquent la flotte japonaise. Le Darter torpille l'Atago, le navire amiral de Kurita, qui coule en moins d'une demi-heure. Kurita, fiévreux et épuisé, échappe de peu à la noyade dans une nappe de mazout. Le Dace touche un deuxième croiseur qui explose, et un troisième rebrousse chemin. Avant même d'avoir vu un navire ennemi de surface, Kurita a perdu trois croiseurs lourds. Il est transféré sur le Yamato.
Le 24 octobre, en mer de Sibuyan, la flotte de Kurita est la cible de six vagues d'attaques aériennes de l'aviation d'Halsey. Les renforts aériens japonais promis à Kurita ne se matérialisent pas. Les Américains concentrent leurs attaques sur le Musashi, qui chavire vers 19h30, emportant un millier d'hommes. À 16h, Kurita ordonne un demi-tour temporaire vers l'ouest pour échapper au carnage, ce qui le retarde pour le rendez-vous de l'aube avec la flotte du sud. À 17h15, sans avoir reçu de réponse de Tokyo, il reprend la route vers la porte du centre. L'amiral Toyoda lui répond alors : "Nous sommes confiants dans l'assistance divine, toute force à l'attaque." Ce message est mal reçu par les officiers de Kurita, qui estiment qu'il est facile de donner des ordres loin du danger.
Pendant ce temps, au nord, les pilotes américains, ayant survolé les combats en mer de Sibuyan, rapportent à Halsey que la flotte de Kurita est détruite et en fuite. Halsey, y croyant, décide de se concentrer sur les porte-avions d'Ozawa, repérés au nord et qui sont en réalité des leurres. Halsey mord à l'hameçon et fonce avec son armada à la poursuite de ces porte-avions vides. Un jeune canonnier de 31 ans, Gerald Ford, futur président des États-Unis, se trouve sur l'un des porte-avions américains.
Vers minuit, le Yamato débouche par la porte du centre. Il n'y a personne. Kurita, pensant que le "miracle" qu'il avait évoqué s'est produit, continue sa route pendant six heures le long de l'île de Samar, vers l'entrée du golfe de Leyte.
Le 25 octobre, à 6h37, un pilote américain en patrouille anti-sous-marine repère les mâts en pagode des navires japonais, signature de leur marine, et le drapeau du Yamato. Son amiral refuse d'abord d'y croire, pensant qu'il s'agit de la flotte d'Halsey, mais Halsey est loin au nord. Devant Kurita se trouve la Team Taffy 3, un groupe de couverture de la 7e flotte américaine, composé de six petits porte-avions d'escorte, trois destroyers et quatre destroyers d'escorte. Le Yamato pèse à lui seul plus lourd que tous ces 13 navires réunis. La vraie cible de Kurita est la flotte de débarquement dans le golfe, pas ce groupe de couverture.
À 7h du matin, le Yamato ouvre le feu pour la première fois sur des navires ennemis à 32 km. Kurita commet alors sa première erreur majeure en ordonnant une "attaque générale", semant la pagaille dans sa flotte. Il reprend la main et envoie ses destroyers à l'arrière pour économiser leur carburant. Il pense affronter les gros porte-avions d'Halsey, capables d'atteindre 30 nœuds, alors qu'en face, les porte-avions d'escorte plafonnent à 18 nœuds. Kurita combat une flotte qu'il imagine bien plus forte, dans un "brouillard de guerre" alimenté par la fumée des bateaux et les grains météorologiques, ainsi qu'un biais de confirmation.
En face, les Américains réagissent de manière inattendue. Les destroyers Johnston, Hoel et Samuel B. Roberts chargent les navires japonais. Le Johnston torpille un croiseur lourd japonais. Le Hoel, criblé d'obus, largue ses torpilles, forçant le Yamato à manœuvrer vers le nord pendant de précieuses minutes, tournant le dos à la bataille. Le Samuel B. Roberts tire tous ses obus sur des croiseurs japonais dix fois plus gros que lui. Même les porte-avions américains lancent des avions sans munitions pour simuler des attaques et détourner les tirs. Mais la supériorité japonaise est écrasante. Le Hoel coule avec 253 hommes. Le Gambier Bay, seul porte-avions américain de la guerre coulé au canon, chavire sous les obus du Yamato. Le Samuel B. Roberts sombre avec 89 morts. Le Johnston, cerné, se bat jusqu'au bout et coule avec 186 hommes. Un destroyer japonais salue militairement les naufragés du Johnston, en signe de respect.
Pendant que ses hommes subissent de lourdes pertes, Kurita perd pied. Ses croiseurs lourds tombent les uns après les autres. Un incendie à bord de l'un d'eux fait exploser ses propres torpilles. Sa flotte est éparpillée, la visibilité est mauvaise. Mais il capte des appels de détresse américains non codés promettant des renforts imminents. Il ne comprend pas. Peu après 9h, Kurita ordonne le ralliement et met le cap au nord. Ce n'est pas encore le fameux demi-tour, le golfe de Leyte est toujours l'objectif, à trois heures de là.
À 9h30, Kurita est à trois heures de l'entrée du golfe, où l'attendent des centaines de navires de transport sans défense. Le couloir est ouvert. La flotte du sud de Nishimura a été anéantie pendant la nuit. Mais Kurita est épuisé, n'a pas dormi, et a failli mourir noyé. Il est persuadé d'avoir affronté et coulé les gros porte-avions d'Halsey, et croit que l'armada d'Halsey est proche. Il sait qu'il est seul après l'anéantissement de la flotte du sud, et il a entendu les appels radio promettant des renforts américains. Surtout, il ne sait pas que le leurre des porte-avions d'Ozawa a fonctionné et qu'Halsey est à des centaines de kilomètres au nord. Ozawa avait envoyé quatre messages à Kurita pour l'informer, mais une panne de transmission les a empêchés d'arriver.
Quinze minutes plus tard, à 9h45, un rapport radio signale une Task Force américaine à 113 miles au nord du phare de Suluan. Ce message perturbe Kurita, car cette flotte n'a jamais existé. L'émetteur de ce message, 80 ans plus tard, reste inconnu. Kurita a deux options : foncer vers le golfe