
Piégeur-Piégé ? La vérité sur les milliards disparus de FTX
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Il y a quelques jours, SpaceX a valorisé Any Sphere, une startup dans laquelle Sam Bankman-Fried (SBF) avait investi 200 000 dollars via son fonds Alameda en avril 2022, à 60 milliards de dollars. Cette participation, représentant 5% du capital d'Any Sphere, avait été revendue pour le même prix initial par les avocats de FTX un an plus tard, après l'explosion de FTX. Ce sont 3 milliards de dollars qui auraient pu revenir aux clients de FTX, mais qui se sont évaporés dans une vente précipitée. Depuis sa cellule, SBF affirme n'avoir jamais été un fraudeur, que FTX n'était pas insolvable et que les avocats qui ont saisi le contrôle le 11 novembre 2022 sont les vrais coupables, arguant que sans leur intervention, 114 milliards de dollars seraient aujourd'hui disponibles pour les victimes.
Cette histoire complexe révèle trois coupables, et non un seul, comme souvent présenté par les médias. Pour commencer par les faits établis, le 2 novembre 2023, un jury fédéral de Manhattan a déclaré SBF coupable de sept chefs d'accusation, dont fraude électronique et blanchiment d'argent. Cinq mois plus tard, il a été condamné à 25 ans de prison fédérale. Son sort a été scellé par les témoignages de ses plus proches collaborateurs : Carolyn Ellison (PDG d'Alameda Research), Gary Wang (cofondateur et directeur technique de FTX) et Nishad Singh (directeur de l'ingénierie), qui ont tous plaidé coupable avant le procès et expliqué au jury le fonctionnement de la fraude.
Le système reposait sur deux entités : FTX, la plateforme d'échange pour les clients, et Alameda, le fonds de trading spéculatif de SBF. Contrairement aux pratiques sérieuses où les fonds clients sont ségrégués, FTX possédait une porte dérobée dans son code permettant à Alameda d'emprunter les fonds des clients pour ses paris, investissements, dons politiques ou achats immobiliers aux Bahamas. Huit milliards de dollars ont ainsi été détournés, un chiffre établi par les procureurs et retenu par le jury.
Ces 8 milliards ont été investis dans diverses entreprises : 500 millions dans Anthropic (une startup d'IA), 700 millions dans la société d'investissement K5 Global, 200 000 dollars dans Any Sphere, des dizaines de millions en dons politiques, 200 millions dans SpaceX via K5 Global, sans oublier un jet privé, des appartements de luxe et des contrats de sponsoring avec des célébrités. Face aux affirmations d'innocence de SBF, les juges de la Cour d'appel du deuxième circuit ont rappelé que le problème n'était pas la solvabilité, mais la liquidité : les clients ne pouvaient pas récupérer leur argent lorsqu'ils le demandaient, car il avait été détourné. C'est cela une fraude.
SBF est donc coupable. Cependant, la question plus large est de savoir qui lui a donné les opportunités pour ces investissements et qui a réellement profité de ces opérations. SBF se présente comme un grand capital-risqueur, brandissant le chiffre de 114 milliards de dollars, la valeur qu'aurait son portefeuille aujourd'hui si personne n'y avait touché. Mais comment a-t-il obtenu ces tickets d'entrée ?
Prenons Anthropic. Les 500 millions de dollars investis en 2021 proviennent majoritairement de SBF et de son cercle direct, dans un tour de table où il a fourni 86% des fonds. Anthropic a été fondé par Dario et Daniela Amodei, issus du mouvement de l'Altruisme Efficace, dont SBF était le plus grand donateur mondial. Ce réseau de connaissances a facilité l'investissement. Dario Amodei a levé son tour de table auprès d'une seule personne et de ses proches. Bien qu'il ait déclaré avoir vu des "drapeaux rouges", il a accepté l'argent, qui finance aujourd'hui l'une des plus grandes entreprises d'IA.
Pour SpaceX, SBF n'a pas investi directement, mais via Michael Kives, un ancien agent hollywoodien et assistant de Bill Clinton, cofondateur de K5 Global. Kives, connu pour son carnet d'adresses, a été décrit par SBF comme "la personne la plus connectée que j'aie jamais rencontrée". SBF a transféré 700 millions de dollars à K5 Global via des sociétés écrans, dont 250 millions ont été empochés personnellement par Kives et son associé Brian Baum. En échange, K5 a placé 200 millions dans SpaceX et d'autres sociétés, ouvrant à SBF l'accès à un réseau de célébrités et de personnalités influentes. Ce n'était pas de l'investissement, mais de la location de réseau, financée par l'argent volé aux clients.
Enfin, Cursor (Any Sphere) représente un pari pur. En avril 2022, Alameda a investi 200 000 dollars dans cette jeune startup du MIT, alors valorisée à 4 millions. SBF a peut-être pressenti la révolution de l'IA, ou il a simplement signé des chèques à la chaîne avec des fonds qui ne lui appartenaient pas. Le succès d'une seule de ces petites mises, comme Cursor, suffit à compenser des dizaines d'échecs.
Les paris de SBF, bien que visionnaires, n'ont pas été financés par son argent ou son génie, mais par celui de ses clients. Une grande partie de cet argent est passée par des intermédiaires grassement rémunérés.
Le dernier intermédiaire, et le plus important, est le cabinet d'avocats Sullivan & Cromwell. Le 11 novembre 2022, SBF a démissionné, et John Ray, un spécialiste des faillites, a pris les commandes. Ray a demandé au tribunal du Delaware de nommer Sullivan & Cromwell pour gérer la faill