
Le plus gros mensonge sur l'Intelligence Artificielle.
Audio Summary
AI Summary
L'intelligence artificielle (IA) a un impact profond sur le marché du travail, entraînant des pertes d'emplois et des mutations profondes. Une idée reçue, souvent répétée, affirme que ce ne sont pas les IA qui remplaceront les travailleurs, mais plutôt les personnes qui sauront les maîtriser. Cette phrase, bien que rassurante en apparence, est remise en question dans cette analyse. L'idée est que la maîtrise de l'IA améliore les chances, mais ne garantit pas une protection totale contre le remplacement ou l'accès aux nouveaux emplois créés.
La réalité actuelle est que de nombreuses personnes perdent leur emploi à cause de l'IA, et ce n'est que le début. Le phénomène le plus préoccupant n'est pas tant le licenciement direct, mais plutôt la diminution des embauches, en particulier pour les jeunes diplômés. Un rapport de la Banque de France met en évidence une baisse significative des embauches en CDI pour les moins de 21 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA, atteignant -28% en général et -42% pour les jeunes développeurs. Cela contraste avec les métiers moins exposés, où la baisse est plus modérée (-8%).
Cette tendance est également observée aux États-Unis, où l'emploi des jeunes de 22 à 25 ans dans les métiers exposés est inférieur de 19% à celui des moins exposés. Paradoxalement, alors que 85% des 18-24 ans utilisent déjà l'IA générative, ce sont eux qui subissent la baisse des embauches la plus marquée. L'expérience, acquise par l'emploi, semble être un facteur de protection plus important pour l'instant.
Au-delà de la baisse des recrutements, des suppressions d'emplois directes liées à l'IA sont également constatées. L'entreprise Block, par exemple, a annoncé une réduction de ses effectifs de près de moitié, justifiant cette décision par la capacité d'une équipe plus petite à faire plus et mieux grâce aux outils IA. Bien que plus de 6500 salariés utilisaient l'IA, près de 500 d'entre eux ont été licenciés. De même, Salesforce a réduit son support client, passant de 9000 à 5000 employés, la direction arguant du besoin de "moins de têtes".
La théorie selon laquelle la formation à l'IA suffirait à se protéger est également battue en brèche. Chez Accenture, malgré la formation de plus de 550 000 salariés à l'IA générative (7 sur 10), l'entreprise se sépare de ceux jugés "impossibles à reconvertir". Cela suggère que la formation n'est qu'une première étape, un "permis de conduire", mais ne garantit pas une place dans la course.
L'analogie des chaises musicales est utilisée pour illustrer ce propos : apprendre l'IA permet de courir plus vite, mais n'ajoute pas de chaises. Le véritable problème réside dans la diminution du nombre de chaises et dans la question de savoir qui les retire.
Aux États-Unis, l'IA est citée comme la première raison de suppression d'emploi en 2026, avec plus de 12 millions de postes concernés sur les neuf premiers mois de l'année. Bien que le nombre total de licenciements ralentisse, ceux spécifiquement liés à l'IA sont en explosion. Il est reconnu que certaines entreprises utilisent l'IA comme prétexte pour des licenciements qu'elles auraient de toute façon effectués (le "AI washing"), mais un remplacement réel de certains emplois est en cours.
En France, l'impact est plus discret. L'IA menace les emplois de trois manières principales :
1. **La substitution :** L'IA réalise une partie du travail, les humains complètent. Par exemple, des traducteurs expérimentés ont perdu leur emploi après que leurs éditeurs aient recours à la traduction automatique suivie d'une relecture humaine.
2. **Les recrutements évités :** Les entreprises arrêtent d'embaucher de nouveaux employés, préférant que l'IA gère la charge de travail. Shopify exige désormais de prouver que l'IA ne peut pas effectuer une tâche avant d'autoriser un recrutement.
3. **La concurrence sur l'activité :** Les indépendants voient leur clientèle diminuer car leurs clients se tournent vers des solutions IA. Une graphiste a vu son chiffre d'affaires chuter de 80% lorsque son principal client a décidé de la remplacer par l'IA.
Cependant, il est important de noter que l'IA peut aussi stimuler l'embauche dans certaines entreprises qui l'utilisent intensivement. Mais sur les trois prochaines années, une entreprise sur cinq prévoit une réduction de ses effectifs à cause de l'IA.
L'histoire montre que le progrès technologique a toujours créé de nouveaux emplois. L'exemple des opératrices téléphoniques dans les années 1920 est éloquent. L'automatisation des centraux téléphoniques a entraîné une chute drastique du nombre d'opératrices. Bien que de nouveaux emplois aient été créés (secrétariat, service, restauration), les opératrices expérimentées ont eu du mal à retrouver un emploi équivalent, beaucoup gagnant moins par la suite. La technologie a amélioré la productivité, mais les personnes licenciées n'ont pas toujours pu bénéficier de ces gains.
Le problème actuel est que les jeunes, qui devraient être les mieux placés pour s'adapter aux nouvelles technologies, sont précisément ceux dont les emplois sont les plus menacés par l'IA. Si le forum économique mondial prévoit la création de 11 millions de postes liés à l'IA d'ici 2030 et 9 millions de suppressions, les métiers en croissance (spécialistes du big data, ingénieurs fintech, spécialistes de l'IA) ne correspondent pas aux métiers qui disparaissent (employés de bureau, secrétaires). Les conditions pour accéder à ces nouveaux postes (compétences, temps, localisation, précarité) sont souvent difficiles à remplir.
L'analyse des quatre phases par lesquelles une entreprise peut passer avant de supprimer des emplois à cause de l'IA est cruciale :
1. **L'assistance :** L'IA est utilisée pour améliorer la productivité individuelle. Les conseillers clients, par exemple, traitent 15% de demandes en plus par heure. C'est une phase où tout le monde est satisfait.
2. **La délégation supervisée :** L'IA traite les demandes simples, les humains gèrent les cas complexes et valident le travail de l'IA. Clarna a géré deux conversations clients sur trois par son assistant IA, équivalant à 700 postes à temps plein.
3. **La compression silencieuse :** On n'embauche plus de nouveaux postes, et les départs naturels ne sont pas remplacés. Les demandes augmentent, mais les effectifs stagnent ou diminuent discrètement (Société Générale, Crédit Agricole). C'est la phase la plus dangereuse car invisible.
4. **La réorganisation :** L'équipe est repensée autour du système IA, avec moins de personnel pour effectuer le travail. C'est le cas chez Block, où l'on passe de 10 à 6 conseillers pour le même travail.
Ces phases peuvent se chevaucher ou être sautées. Le véritable basculement s'opère lorsque le temps gagné par l'IA se traduit par une décision sur les effectifs, lorsque l'outil est fiable, moins cher et que le travail disponible ne suffit plus à occuper tout le monde.
Face à cette situation, les entreprises ont trois choix après avoir constaté les gains de temps grâce à l'IA : développer l'activité (si la demande suit), partager les gains avec les salariés (réduction du temps de travail, augmentation des salaires, formations), ou réduire les besoins (embaucher moins, licencier). C'est dans ce dernier cas que la phrase "ce ne sont pas les IA qui vont voler votre job, mais ceux qui les maîtrisent" perd de sa pertinence, car la décision de réduire les effectifs n'appartient pas au salarié.
Les créateurs d'IA eux-mêmes alertent sur le fait que l'IA est un substitut au travail humain en général. Des actions sont donc nécessaires à plusieurs niveaux :
* **L'école :** Intégrer des parcours sur l'IA dès le plus jeune âge est un début, mais il faut aussi penser aux débouchés et aux stages.
* **Les entreprises :** Former les salariés sur le temps de travail, créer des passerelles internes et continuer à embaucher des juniors sont essentiels pour assurer le renouvellement des compétences.
* **Les pouvoirs publics :** Mener des campagnes de sensibilisation, financer la transition professionnelle et aider ceux qui perdent leur emploi à postuler aux nouveaux postes créés.
Pour les individus, il est recommandé de surveiller si les départs sont remplacés et si des postes juniors sont ouverts. Il faut également poser la question cruciale : "Que fait-on concrètement du temps gagné avec l'IA ? On développe, on partage ou on réduit ?" Enfin, il ne suffit pas d'utiliser l'IA ; il faut se concentrer sur les domaines où les humains resteront utiles, comme la supervision, la maintenance et la création des systèmes IA.
Se former à l'IA est une aide, mais cela ne suffit pas. La vraie question est de savoir qui décide de l'utilisation du temps gagné. Sans donner aux gens le temps, les moyens et des perspectives réelles, il est difficile de leur demander de s'adapter. L'IA évolue à une vitesse sans précédent, ce qui rend l'adaptation particulièrement difficile.
Il est donc crucial de partager cette information avec les proches, en particulier avec les jeunes qui cherchent leur premier emploi. L'IA n'impacte pas seulement l'emploi, mais aussi notre santé mentale, un autre sujet souvent négligé. L'objectif est de fournir les clés pour comprendre les opportunités et les risques de l'IA, afin de pouvoir naviguer dans ce paysage en mutation.