
La mort du diplôme : pourquoi le Bac+5 ne vaut plus rien en France
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À 25 ans, en France, on s'attend à ce que l'on ait un emploi stable, idéalement un CDI, marquant l'entrée dans la vie active. Cependant, de nombreux jeunes, malgré des études supérieures (souvent Bac+5), se retrouvent dans des impasses professionnelles. Beaucoup occupent des postes sans rapport avec leurs études, certains sont au chômage plus d'un an après leur master, et d'autres perçoivent des salaires proches du SMIC. Il semble que le mythe du diplôme, autrefois une promesse de réussite, ne tienne plus ses engagements.
Le taux d'emploi salarié un an après l'obtention d'un Bac+5 est de 72%, ce qui signifie que près de trois diplômés sur dix sont sans emploi. Ce chiffre est en augmentation constante depuis 2021. De plus, 8 diplômés de master sur 10 en 2023 ont trouvé leur recherche d'emploi difficile ou très difficile, contre 6 sur 10 deux ans auparavant. Près de 4 sur 10 ont cherché un emploi pendant six mois ou plus après cinq ans d'études. Le salaire médian des masters un an et demi après l'obtention du diplôme est d'environ 2000 € net par mois. Cependant, 25% des moins bien payés touchent autour de 1750 € nets, ce qui équivaut presque au SMIC après des années d'études et de sacrifices financiers.
Bien que le diplôme supérieur protège encore du chômage par rapport à ceux qui n'ont pas de diplôme (5% contre 14% pour ceux qui n'ont que le brevet), la question cruciale est de savoir si le diplôme tient encore sa promesse initiale. La réponse est clairement non. Ce phénomène est appelé le déclassement professionnel, où un individu occupe un poste nécessitant un niveau d'études inférieur à celui qu'il possède. En 2024, 15% des jeunes de 15 à 34 ans estiment que leurs compétences dépassent celles requises par leur poste. Pour les employés peu qualifiés de moins de 34 ans, ce taux monte à 26%. Selon le Centre d'étude et de recherche sur les qualifications (CEREQ), environ un jeune sur deux occupe un emploi différent de celui pour lequel il a été formé.
Ce déclassement s'explique par l'effet de "file d'attente". En 40 ans, la proportion de bacheliers est passée de 30% à près de 80% d'une génération, et plus de 50% des jeunes de 25 à 29 ans sont diplômés du supérieur. Le problème est que le marché du travail n'a pas créé autant de postes qualifiés que de nouveaux diplômés. Les Bac+5 occupent désormais des postes qui étaient auparavant destinés aux Bac+3, et ainsi de suite, marginalisant les personnes sans diplôme. Il faut donc aujourd'hui un Bac+5 pour un poste qui aurait requis un Bac+3 il y a quelques années.
Les conséquences de cette situation sont concrètes et impactent la vie des jeunes. Après 5 ans d'études, un jeune de 23-24 ans se retrouve avec peu d'expérience professionnelle, sans réseau dans son secteur, et avec la conviction qu'un CDI qualifié l'attend. Pourtant, en 2024, 30% des jeunes de moins de 34 ans sont en emploi à durée limitée (CDD, contrats précaires). Un jeune sur quatre entre 18 et 24 ans vit sous le seuil de pauvreté, malgré l'idée reçue que l'école protège et assure une stabilité financière.
La promesse du diplôme était vraie pendant les Trente Glorieuses (1945-1975), où il fonctionnait comme un ascenseur social. Cependant, cet ascenseur est aujourd'hui brisé. Selon l'OCDE, il faut en moyenne six générations en France pour qu'un enfant né en bas de l'échelle sociale atteigne le revenu moyen. Le diplôme ne suffit plus à compenser l'origine sociale. L'origine sociale reste l'un des meilleurs indicateurs de la réussite après les études, même à diplôme équivalent.
Ce phénomène peut être comparé à une "bulle des diplômes". Dans les années 80, moins de 30% d'une génération obtenait le baccalauréat, rendant le diplôme rare et précieux. Les gouvernements successifs ont cherché à démocratiser l'accès aux études supérieures, augmentant le nombre de bacheliers à 80% aujourd'hui, et plus de 50% des 25-34 ans sont diplômés du supérieur. Cependant, le marché du travail n'a pas suivi cette explosion de l'offre. Le nombre de postes qualifiés n'a pas augmenté au même rythme, ce qui a dévalué la valeur du diplôme. Ce phénomène, appelé "crédentialisme" par Randall Collins en 1979, décrit une course aux études où le même diplôme ne suffit plus pour obtenir un emploi qui était accessible avec un diplôme inférieur auparavant.
Les trentenaires d'aujourd'hui, bien plus diplômés que ceux d'il y a des décennies, gagnent moins bien leur vie. En 1979, le salaire moyen des 30-34 ans était supérieur de 9% à celui des 50-54 ans ; 40 ans plus tard, il est inférieur de 13%. Paradoxalement, les non-diplômés ont vu leur salaire relatif augmenter, tandis que les diplômés ont enregistré une légère perte.
Le coût réel des études ne se limite pas aux frais d'inscription. Un étudiant dépense en moyenne 1226 € par mois, soit 70 000 à 80 000 € sur cinq ans. Mais le coût le plus significatif est ce que l'on n'a pas gagné pendant ces années. En travaillant au SMIC dès 18 ans, on pourrait toucher entre 60 000 et 80 000 € net sur cinq ans. Le salaire médian des jeunes diplômés de master est d'environ 2000 € net, avec des salaires nettement inférieurs dans certaines filières comme les lettres, les sciences humaines ou les arts (1700-1800 € net). En comparaison, les salariés de 50 à 59 ans gagnent en moyenne 2900 € net mensuels, souvent avec moins de diplômes.
La bulle des diplômes est auto-alimentée. Les recruteurs, submergés de candidatures, filtrent d'abord celles sans master, non pas parce que le poste l'exige, mais parce que l'absence de master devient un signal négatif. Cela pousse les jeunes à faire toujours plus d'études, augmentant le nombre de diplômés et rendant le diplôme encore moins distinctif.
Cette situation est d'autant plus perverse qu'elle implique des années de vie. Perdre de l'argent dans une bulle financière est regrettable, mais récupérer des années de vie perdues à poursuivre un diplôme dévalué est impossible. Ces années auraient pu être consacrées à développer des compétences pratiques, à construire un réseau professionnel ou à lancer des projets. Certains étudiants deviennent même "addicts" aux études, accumulant les diplômes pour retarder leur entrée sur un marché du travail qu'ils craignent. Seulement 33% des actifs français occupent un poste directement lié à leur formation.
Parallèlement, des secteurs entiers comme l'aéronautique, la maintenance industrielle, l'électricité, la plomberie ou la cybersécurité peinent à recruter, malgré des offres d'emploi stables et bien rémunérées. Ces métiers, souvent dévalorisés par le système scolaire qui privilégie les longues études universitaires, manquent de candidats.
Qui profite de ce système dysfonctionnel? L'État investit 43 milliards d'euros par an dans l'enseignement supérieur, soit 65 000 € par étudiant pour un master. Un tel investissement crée une logique où l'État ne peut admettre publiquement que cette formation ne débouche sur rien d'intéressant. Les universités, sous-financées, dépendent du nombre d'étudiants inscrits pour justifier leur budget, ce qui les pousse à accepter le plus grand nombre possible d'étudiants sans toujours s'assurer de leurs débouchés. En 2024, il manquait 50 000 places en master dans les filières prisées, tandis que d'autres filières sans débouchés étaient en excès.
En France, tous les diplômes ne se valent pas. Il existe un système à deux vitesses. D'un côté, l'université publique, accessible mais sous-financée, avec des taux d'insertion variables. De l'autre, les grandes écoles sélectives, mieux dotées et connectées à un réseau professionnel puissant. Les diplômés des grandes écoles de commerce ont un taux d'insertion de 85% en moins de deux ans, avec un salaire annuel d'environ 40 000 € bruts, contre 2000 € nets pour le master universitaire médian. Les grandes écoles sont majoritairement fréquentées par des étudiants issus de milieux très favorisés (64% en 2016-2017). Le sociologue Pierre Bourdieu a montré comment le système éducatif français reproduit les inégalités sociales. Le diplôme ne mesure pas seulement l'intelligence ou le travail, mais aussi l'origine sociale et le réseau.
Cette "arnaque" se nourrit de bonnes intentions. Les parents poussent leurs enfants vers le diplôme parce qu'ils croient à son efficacité, basée sur l'expérience de leur propre génération. Les professeurs transmettent ce qu'ils savent. Les politiques financent des filières saturées pour des raisons électorales. Le résultat collectif est un système qui continue d'envoyer des milliers de jeunes vers des formations dont la promesse est devenue obsolète.
Face à ce système "cassé", la solution proposée est de développer des compétences et de créer de la valeur en dehors du cursus traditionnel, par exemple en se lançant à son compte. L'intervenant raconte son expérience : à 18 ans, parallèlement à ses études universitaires qu'il suivait par obligation familiale, il a lancé une activité en freelance. Il a gagné 500 € le premier mois, puis 1500 € le deuxième, sans avoir besoin de diplôme ou d'examen. Il a appris en faisant, en échouant et en recommençant. Aujourd'hui, à 25 ans, il mène une vie nomade et gagne plus qu'un salaire classique, sans diplôme supérieur.
Il souligne que l'ubérisation de la société rend plus facile pour les entreprises de recruter des freelances. Plutôt que de passer du temps à chercher un emploi traditionnel, il est plus rentable de prospecter pour vendre des services. Il encourage à développer plusieurs sources de revenus pour une meilleure sécurité financière, surtout avec l'impact croissant de l'intelligence artificielle sur le marché du travail. Il propose un incubateur pour aider à se lancer, à acquérir des compétences en marketing et à trouver des clients. Le message final est qu'il existe d'autres alternatives pour réussir sa vie, et qu'il n'est pas obligatoire de passer par la case diplôme. Il faut se servir des compétences acquises et en apprendre de nouvelles pour une vie meilleure, même si le système éducatif traditionnel a déçu.