
Karaoke Videos
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Dans cet épisode de 99% Invisible, Vivian Lei explore l'histoire fascinante des vidéos de karaoké produites par Pioneer dans les années 80 et 90. Ces vidéos, souvent étranges et ambitieuses, étaient bien plus que de simples images de fond ; elles étaient de courts films originaux avec leurs propres intrigues et personnages, créés à une époque où le karaoké était en pleine expansion.
Au début, Vivian a grandi dans un foyer vietnamien où le karaoké était une activité familiale courante. Les vidéos qu'elle voyait étaient généralement des séquences d'archives génériques, comme des gens sur une plage ou en montgolfière. Cependant, Brian Rafter, un écrivain et auteur, se souvient d'une expérience différente dans les années 90. Il fréquentait un bar appelé Village Karaoke à New York, où les vidéos étaient tout sauf génériques. Il décrit des clips étranges et ambitieux, comme une vidéo pour "Benny and the Jets" montrant une mère attirant des enfants avec des cookies, ou une pour "Ebony and Ivory" avec des hommes promenant des chiens de races opposées. Ces vidéos, loin d'être aléatoires, étaient des courts métrages produits avec une véritable intention narrative, bien que souvent déroutante.
Brian était intrigué par l'effort investi dans ces vidéos pour des chansons que les gens chantaient en groupe, souvent sous l'influence de l'alcool. Il s'avère que ces vidéos étaient le produit d'une micro-industrie cinématographique, un mouvement éphémère qui a offert à une génération de cinéastes aspirants une opportunité rémunérée de pratiquer leur art.
L'histoire de ces vidéos remonte aux années 80, une période d'explosion de l'électronique grand public. Neil Altu, un responsable marketing, a découvert une annonce dans le New York Times pour une startup à l'Est de la côte. Il s'agissait de Pioneer, une société japonaise d'électronique qui cherchait à développer une nouvelle division en Amérique. Neil a été séduit par le concept du karaoké, alors encore peu connu en Occident mais déjà très populaire au Japon, où Pioneer était un acteur majeur.
Pioneer avait déjà révolutionné le marché du karaoké en lançant le premier lecteur de disques laser karaoké. Les disques laser, bien que moins populaires que les VHS pour les films, avaient un avantage pour le karaoké : leur capacité à sauter entre les pistes, similaire à un jukebox. Pioneer a décidé d'inclure des vidéos musicales originales avec chaque piste pour vendre ses disques laser, qui offraient une meilleure qualité d'image.
Lorsque Pioneer a décidé d'étendre son offre de karaoké laser aux États-Unis, ils ont reproduit la formule japonaise, mais avec la nécessité de créer des vidéos originales adaptées aux chansons occidentales. C'est ainsi que des réalisateurs comme Nori Nan, encore étudiant à l'époque, ont été engagés. Pioneer, par l'intermédiaire de sa division LDCA (Laser Disc Corporation of America), a fait appel à des sociétés de production et à des réalisateurs de tout le pays.
La directive principale était de créer des histoires avec un début, un milieu et une fin, qui s'alignent sur l'esprit de la chanson. Cependant, pour des raisons de droits d'auteur, les vidéos ne pouvaient pas utiliser l'image des artistes originaux ni faire référence à leurs clips existants. Les réalisateurs devaient donc proposer quelque chose d'original, tout en respectant certaines règles, comme ne pas montrer de personnes chantant ou de contenu trop violent ou explicite.
Sodelli, une productrice chez LDCA, décrit cette période comme une époque de grande liberté créative, bien que parfois effrayante. Les budgets étaient limités, allant de 3 600 $ à 10 000 $ par vidéo, bien moins que les 50 000 $ à 60 000 $ d'un clip MTV. Ces contraintes ont fait des vidéos de karaoké un véritable terrain d'expérimentation pour les réalisateurs.
Nikki Smmedley, qui a produit plusieurs vidéos pour Pioneer à Londres, se souvient d'avoir travaillé avec son ami Neil. Ils ont élaboré des scénarios créatifs, comme pour la chanson "Ain't Nothing Going On But the Rent", où ils ont imaginé une histoire de fête pour payer le loyer, une interprétation différente de l'original. Les vidéos avaient souvent un style visuel inspiré des clips pop britanniques des années 80, avec un éclairage contrasté et des effets graphiques. Pour rester dans le budget, les équipes utilisaient des appartements d'amis, négociaient avec des acteurs cherchant à étoffer leur portfolio, et optimisaient les tournages pour réutiliser les décors et les équipes.
Nori Nan raconte avoir tourné jusqu'à quatre vidéos par jour dans des conditions difficiles, mais il était reconnaissant pour l'opportunité d'apprendre et d'expérimenter. Il utilisait des techniques comme le film inversible, le "baking" du film et des variations d'exposition pour créer des looks uniques.
Au début des années 90, Pioneer connaissait un succès commercial considérable grâce à ses disques laser karaoké. Neil Altu indique que les ventes étaient astronomiques, les clients attendant avec impatience chaque nouvelle sortie. Cependant, Neil pense que le succès des disques laser était plus dû à la qualité de la bibliothèque musicale et au marketing agressif de son équipe, qui convainquait les bars d'adopter le système, qu'aux vidéos elles-mêmes. Le karaoké est devenu si populaire qu'il a maintenu la technologie du disque laser à flot dans les années 90 et a généré un travail colossal pour les sociétés de production, avec des milliers de vidéos à produire.
Brian Rafter, qui a passé des centaines d'heures à regarder ces vidéos, a identifié des sous-genres étranges. Il y avait les vidéos typiques des années 80 avec des hommes en décapotable et des femmes blondes, symboles d'un certain excès. Nori Nan, quant à lui, trouvait que les acteurs de films d'amour ressemblaient à des serial killers. Brian a également décrit une catégorie de vidéos qui ressemblaient aux trois premières minutes d'un film pornographique, avec des couples se promenant ou partageant des scènes pastorales ou professionnelles dans des costumes des années 80. Il y voyait un aperçu de la vie des "boomers" avant l'ère des réseaux sociaux.
Les vidéos les plus réussies, selon Brian, étaient celles qui étaient totalement atypiques, avec des scénarios si absurdes ou hors sujet qu'elles captaient l'attention. Neil Altu, cependant, était plus critique, estimant que de nombreuses vidéos ne correspondaient pas bien à la musique. Il cite l'exemple d'une vidéo pour le générique de "Cheers" montrant une danse spontanée en prison, ou une autre avec des poupées Barbie s'embrassant pour une chanson d'amour.
Malgré l'absurdité de certaines, beaucoup de ces vidéos étaient de bonne qualité technique, filmées sur pellicule, bien éclairées, et représentaient une occasion pour les professionnels de la production de perfectionner leur art. De nombreux talents ont émergé de cette industrie, comme Paris Barkley, devenu président du Director's Guild of America, et Nori Nan, devenu un réalisateur de publicités à succès. Jay Roach, qui a réalisé les films "Austin Powers", a également dirigé deux vidéos karaoké à ses débuts, considérant cette expérience comme une "école de cinéma accidentelle" qui l'a aidé à développer ses compétences en direction d'acteurs.
Cependant, l'âge d'or des vidéos karaoké a pris fin. La raison principale, ironiquement, était la musique elle-même. Les licences musicales, initialement faciles à obtenir pour 7 ans, sont devenues plus chères à renouveler. De plus, l'émergence du format CD+G (CD Graphics) a marqué la fin du disque laser karaoké. Les disques CDG, capables d'afficher des paroles synchronisées avec la musique à une fraction du coût du disque laser, ont rendu la production vidéo de haute qualité obsolète. Les budgets ont été drastiquement réduits, et les sociétés de production ont été contraintes d'utiliser des images d'archives, ce qui a conduit à des vidéos ennuyeuses et sans âme.
Pioneer a sorti son dernier disque laser karaoké en anglais en 1999, et a cessé toute production de disques laser en 2009. Neil Altu pense que si Pioneer avait adopté le format CDG dès le début, le karaoké aurait peut-être connu un succès similaire sans le fardeau des vidéos coûteuses.
Malgré leur rôle secondaire pour certains spectateurs, ces vidéos ont offert une opportunité unique à de nombreuses personnes de créer, d'expérimenter et de gagner leur vie dans un domaine artistique. Vivian Lei conclut que même si l'industrie actuelle privilégie la rentabilité, cette période a démontré qu'il était possible de créer quelque chose d'intéressant et d'artistique, même avec des ressources limitées. Nikki Smmedley, qui a produit des vidéos et joué dans les Teletubbies, exprime sa gratitude pour ces opportunités qui lui ont permis de vivre de son art. L'intérêt de Vivian pour ce sujet réside dans le regret de ne pas avoir pu participer à cette époque, où une industrie entière existait pour permettre aux gens de prendre des risques créatifs et de produire des œuvres originales. Le karaoké, en tant que forme de divertissement, a survécu aux évolutions technologiques, mais cette période de vidéos originales reste un moment "spectaculaire et bref" où l'art et la passion ont eu la priorité.