
Une ferme d’un million de pieuvres… Plus compliqué que prévu ?
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Depuis 2021, une ferme innovante aux îles Canaries, portée par l'entreprise Nueva Pescanova, visait à élever et abattre un million de poulpes par an. Ce projet, qui aurait nécessité environ 1000 bassins artificiels sur 50 000 m², était destiné à la consommation humaine, avec un poids moyen de 3 kg par animal. L'idée était de transformer cet animal sauvage, jamais élevé à grande échelle auparavant, en une nouvelle espèce d'élevage. L'Espagne, la Chine et le Japon avaient déjà mené des expérimentations sans succès commercial massif.
Le projet a suscité une forte opposition, notamment de l'ONG CWF, qui considère les poulpes comme des animaux intelligents à protéger. Des rapports ont dénoncé des densités élevées (10 à 15 poulpes par mètre cube de bassin), bien que l'entreprise ait affirmé que la densité n'était pas encore définie. Les opposants ont souligné que les poulpes sont des espèces solitaires, territoriales et carnivores, dotées d'une grande complexité cognitive et capables de jouer ou résoudre des problèmes. En 2021, des scientifiques de la London School of Economic ont conclu que les octopodes sont sentients, c'est-à-dire qu'ils peuvent ressentir douleur et détresse, rendant, selon eux, un élevage respectueux du bien-être animal impossible. Des pétitions ont recueilli des millions de signatures, et des États comme la Californie et Washington ont interdit l'élevage de poulpes.
Cependant, en 2025, un groupe de chercheurs spécialistes des poulpes, dont Eduardo Almansa et Jean-Paul Robin, a contre-attaqué. Ils ont argumenté que la sentience n'est pas propre aux poulpes et que les animaux d'élevage traditionnels (porcs, vaches, poulets) sont également sensibles. Ils ont souligné que des pratiques d'élevage respectueuses sont constamment améliorées et que l'étude de la sentience est souvent basée sur des animaux sauvages dans des conditions différentes de l'élevage. Leur principal argument est la nécessité d'explorer toutes les options de production alimentaire viables et éthiques face à l'augmentation de la demande mondiale en protéines animales. Ils ont mis en garde contre la surexploitation des populations sauvages de poulpes si aucune alternative n'est trouvée.
Malgré le soutien récent de certains scientifiques à l'élevage, Nueva Pescanova a annoncé en 2026 la fin de son projet, évoquant des "considérations commerciales et réglementaires découlant de l'évolution de la procédure administrative". L'entreprise n'a pas souhaité faire de déclaration supplémentaire. Bien que l'opposition ait revendiqué une victoire, les causes réelles de l'abandon semblent plus complexes. L'interdiction de l'élevage de poulpes en Espagne n'a pas abouti, réfutant l'idée qu'elle soit la raison principale.
La journaliste Sylvia Fernandez Diaz a suggéré que le principal obstacle était le faible taux de survie des poulpes en élevage, qui ne dépassait pas 15% en moyenne, bien que ce soit supérieur au taux naturel (inférieur à 1%). Cela signifiait que l'entreprise ne pouvait produire que 15 à 30 tonnes par an, loin des 3000 tonnes visées. Le cycle de vie complexe des poulpes, notamment la phase larvaire où les jeunes vivent en pleine eau avant de descendre au fond, est difficile à reproduire en captivité. En 2018, l'Institut espagnol d'Océanographie avait découvert un aliment pour les larves, breveté et racheté par Nueva Pescanova. En 2019, l'entreprise avait annoncé avoir bouclé le cycle, avec une pieuvre née en captivité, nommée Lourditas, atteignant l'âge adulte et pondant des œufs. En 2022, elle déclarait avoir atteint la 5ème génération. Cependant, les progrès en matière d'alimentation larvaire n'auraient pas suffi à augmenter le taux de survie de manière significative, et l'utilisation de proies vivantes comme les moules pour une production à grande échelle était irréalisable.
D'autres problèmes, comme l'utilisation de produits chimiques pour éliminer les parasites, auraient contribué à la mortalité élevée. Concernant les raisons officielles, Nueva Pescanova a initialement pensé à une procédure environnementale simplifiée en 2021, mais en 2023, face à des impacts environnementaux potentiels (proximité d'une zone marine protégée, contamination par les déchets organiques), les autorités des Canaries ont exigé une analyse plus approfondie. L'entreprise n'aurait pas soumis de nouvelle version du projet dans les délais. La journaliste a émis l'hypothèse que l'entreprise, alors en pourparlers pour une vente avec le groupe canadien Cook, aurait pu vouloir éviter de reconnaître les difficultés du projet.
Malgré l'échec de Nueva Pescanova, d'autres projets d'élevage de poulpes existent, comme au Yucatan, au Mexique. Cette ferme de plus petite taille élève la pieuvre Maya, une espèce plus facile à élever car ses juvéniles sont directement benthiques. L'université nationale autonome du Mexique, qui accompagne ce projet, le présente comme durable, utilisant des restes alimentaires pour nourrir les poulpes. Cependant, une enquête de Mercy for Animals en 2026 a dénoncé des bassins stériles ne reproduisant pas l'écosystème naturel.
Plusieurs scientifiques estiment toujours qu'un élevage complet de poulpes en captivité sera possible à l'avenir. L'élevage de poulpes s'inscrit dans une tendance plus large de l'aquaculture, qui a dépassé la pêche d'animaux sauvages depuis les années 2000, représentant aujourd'hui 53% des animaux aquatiques consommés. L'aquaculture est vue comme une solution pour répondre aux besoins alimentaires tout en réduisant la pression sur les populations sauvages. Cependant, l'élevage d'espèces carnivores comme les poulpes, les thons ou les saumons pose la question de l'alimentation. Pour produire 3000 tonnes de poulpes par an, il faudrait entre 500