
Milliardaires et finance de l’ombre : l’accumulation jusqu'à l’extrême
AI Summary
La table ronde aborde les dynamiques actuelles du capitalisme et de la finance, ainsi que la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns, souvent en lien avec l'extrême droite.
**L'accumulation des richesses chez les milliardaires**
Quentin Parinello, directeur des politiques publiques à l'Observatoire international de la fiscalité, explique la dynamique récente d'accumulation des richesses. Si la part des 10% ou 1% les plus riches dans le patrimoine national français a légèrement augmenté ces trente dernières années, c'est surtout la fortune des milliardaires qui a explosé. En 1996, la fortune cumulée des 500 plus grandes fortunes françaises représentait 6% du PIB ; en 2024, elle atteint 42%. Cette augmentation s'est accélérée après la crise de 2008 et celle du Covid.
Cette accumulation n'est pas neutre. Pour les milliardaires, il ne s'agit pas d'épargne pour la retraite, mais d'un pouvoir accru. Ce pouvoir se traduit par une influence sur les médias (rachat de plateformes, de journaux), une concentration économique tendant vers le monopole (ex: CMA CGM dans le fret maritime), et une capacité à influencer les politiques publiques par chantage économique ou financement politique, particulièrement visible aux États-Unis. Il existe une tension permanente entre la vie démocratique et la concentration des richesses. L'Observatoire international de la fiscalité travaille à identifier les mécanismes de cette accumulation, notamment via la fiscalité.
**La finance de l'ombre et les fonds prédateurs**
Aurélie Trouvé, députée et rapporteuse de la commission d'enquête parlementaire sur la prédation des fonds spéculatifs, décrit cette "finance de l'ombre" qui a massivement pris de l'ampleur. Ces fonds d'investissement, fonds vautours, holdings familiaux et family offices, ne sont absolument pas régulés, créant un "Far West". Ils génèrent des taux de rentabilité ahurissants (environ 15%) pour les grandes fortunes, souvent placées via des fonds de pension et des assurances.
Pour atteindre ces rendements, ils "désossent, pillent, saccagent" les entreprises. Cette finance est transnationale, avec des acteurs américains majeurs comme Apollo (qui gère 1000 milliards de dollars, soit un cinquième du patrimoine public français), mais aussi des fonds suédois, britanniques et français. Ces fonds sont devenus un lieu de "pantouflage" pour les élites politiques françaises ("la Macronie et la droite").
Ces fonds s'attaquent à des entreprises stratégiques : Biogaran (un tiers des médicaments génériques en France), Atos (entreprise numérique française censée assurer la souveraineté, dont 30% est détenue par des fonds spéculatifs étrangers). Les entreprises industrielles sont particulièrement vulnérables, comme le montre le cas de la vente de La Redoute par Saint-Gobain à Mutares, un fonds vautour. Le secteur de la santé est également touché (Serba, Colisée, cabinets de radiologues, d'ophtalmologues, cliniques vétérinaires). Les professions indépendantes (géomètres, architectes, experts-comptables) sont également ciblées.
Près de la moitié de l'emploi privé en France concerne des multinationales, dont un quart sont étrangères. Ces dynamiques modernes sont préoccupantes.
**Le lien entre capitalisme et extrême droite**
Hugo Paletta, sociologue, analyse le lien entre l'extrême droite et les nouvelles formes de capitalisme. Il déconstruit le récit selon lequel l'extrême droite représenterait authentiquement les classes populaires. Il rappelle que les classes populaires sont divisées politiquement. Il souligne un phénomène nouveau : des secteurs significatifs, voire dominants, du capital se rallient à des options d'extrême droite.
Cela n'était pas le cas après-guerre, où, malgré des financements ponctuels de groupes d'extrême droite, aucun grand capital n'avait misé sur l'extrême droite pour gouverner. Aujourd'hui, des secteurs comme la finance spéculative, le capital fossile, l'agrobusiness (Brésil), le capitalisme de surveillance, et les industries militaires soutiennent ces mouvements. Ces secteurs poussent à une "union des droites" sous domination de l'extrême droite, comme on le voit en Italie avec Giorgia Meloni.
Ce phénomène dépasse les intérêts financiers immédiats de certains patrons. Il est lié à la crise multiforme du capitalisme : crise de rentabilité, crise environnementale, crise de reproduction sociale (privatisations des services publics), et crise idéologique du néolibéralisme (plus personne ne croit au ruissellement). L'extrême droite offre des axes idéologiques prédateurs, réactionnaires et racistes pour capter l'adhésion.
**Les solutions face à cette concentration**
La question des solutions est posée. Quentin Parinello revient sur la fiscalité. Il souligne que le système fiscal actuel encourage l'accumulation au sommet, avec des taux d'imposition effectifs plus faibles pour les milliardaires que pour la classe moyenne. L'idée d'un "impôt plancher" sur les milliardaires (une "taxe Zucman") vise à rétablir une équité fiscale. L'objectif modeste est que les milliardaires aient le même taux d'imposition que la classe moyenne. Le niveau de progressivité de l'impôt est un débat politique légitime, mais il est inacceptable qu'un système fiscal demande moins à ceux qui ont plus.
L'histoire montre que l'introduction de l'impôt sur le revenu a rencontré des résistances similaires, mais a fini par s'imposer. La difficulté réside dans le premier pas. L'optimisme est de mise quant à la mise en place d'une fiscalité plus juste.
Aurélie Trouvé insiste sur la nécessité d'un programme systémique. Si la taxe Zucman est nécessaire, elle doit être accompagnée de mesures fortes de restriction et de désarmement de la finance. Les fonds d'investissement prédateurs sont la nouvelle méthode d'extraction de valeur. La commission d'enquête parlementaire vise à alerter sur ces pratiques.
La Banque publique d'investissement (BPI), censée financer les industries, détourne la moitié de ses moyens vers les fonds d'investissement. Le système de la "Macronie" favorise ces fonds par des avantages fiscaux, une justice commerciale qui les privilégie (ex: le cas Polytechnile repris par un fonds américain pour piller sa technologie), et un pantouflage massif des élites de Bercy vers ces fonds.
Les recommandations incluent :
1. L'interdiction de pratiques prédatrices, comme le "leverage buyout" (LBO).
2. La refonte de la justice commerciale pour offrir des alternatives de financement aux entreprises, notamment le droit de préemption des salariés et l'accompagnement par une banque publique.
3. La création d'un véritable pôle public bancaire pour financer les besoins réels, notamment les entreprises en difficulté.
Hugo Paletta ajoute que le projet de l'extrême droite n'est pas anti-État, mais anti-État social. Il s'agit de passer de l'État social à l'État pénal, avec un État fort pour réprimer les résistances et un État au service des grands groupes capitalistes. La solution réside dans une articulation entre forces politiques visant le pouvoir et mobilisations populaires. La syndicalisation et la reconstruction de syndicats combatifs sont cruciales. Les foyers de résistance populaire (féministes, antiracistes, syndicaux, écologistes) sont fondamentaux.
**Questions de la salle**
Une question porte sur la comparaison avec l'Espagne concernant la taxation des superprofits des énergéticiens. Quentin Parinello explique que la France a été moins efficace que l'Espagne, car les grandes entreprises énergétiques ont davantage mis d'argent dans les paradis fiscaux en période de crise. Il faut refuser la compétition fiscale déloyale.
Une autre question concerne les pratiques prédatrices, notamment le LBO. Aurélie Trouvé donne l'exemple de Kem One, passé de 10 à 700 millions d'euros de dette en 5 ans suite à son rachat par le fonds Apollo, la dette étant reportée sur l'entreprise elle-même. Ces montages LBO font planer le risque d'une crise financière globale.
Une question porte sur le rôle de la coopération internationale et de l'Europe dans la taxation des milliardaires. Quentin Parinello souligne que l'unanimité européenne est difficile, mais que la tendance est à une action progressive par des coalitions de pays, créant un effet domino. L'histoire montre que de telles mesures finissent par s'imposer comme des normes.
Enfin, une question suggère de rendre le maintien de l'emploi prioritaire et obligatoire dans les reprises d'entreprises en difficulté, en privilégiant les salariés. Aurélie Trouvé confirme que ce sera une recommandation clé du rapport de la commission d'enquête, avec la nécessité de donner les moyens aux représentants des salariés et aux syndicats de pouvoir se préparer à reprendre des entreprises, face à un climat de peur et de représailles. L'alternative au capitalisme financier est que l'outil de production appartienne aux salariés.