
Cohabiter avec le monde sauvage : comment lutter contre la destruction du vivant ?
AI Summary
La biodiversité est en crise, un sujet souvent passé sous silence par les politiques et les médias, éclipsé par le changement climatique. Les chiffres sont alarmants : en 50 ans, près d'un oiseau commun sur cinq a disparu. Pourtant, paradoxalement, l'attrait pour la nature et le monde sauvage est en hausse depuis la pandémie. Comment faire face à cette destruction du vivant ? Faut-il protéger la nature en la mettant sous cloche, ou apprendre à cohabiter avec le monde sauvage ?
Frédéric Maller, délégué scientifique de la LPO Île-de-France, dresse un premier tableau préoccupant. Si certaines espèces spectaculaires comme les cigognes ont vu leur population augmenter grâce aux efforts de réintroduction, un grand nombre de petites espèces, notamment les passereaux, sont en déclin. En Europe, 20 millions d'oiseaux disparaissent chaque année. Ce déclin est particulièrement marqué dans les milieux agricoles et urbains, où les populations d'oiseaux spécialistes ont chuté de 30% en 25 ans. Cependant, les actions de protection peuvent porter leurs fruits : le faucon pèlerin, quasi disparu il y a 50 ans, niche aujourd'hui à Paris, tout comme le flamant rose s'est rétabli en Camargue grâce à la protection de son milieu. L'alouette, autrefois omniprésente dans les campagnes, se fait de plus en plus rare.
Christelle Puvinet, maréchère et militante au sein du mouvement Les Naturalistes des Terres, explique que ce collectif milite pour une approche plus respectueuse du vivant, considérant la nature comme un allié. Le mouvement s'est formé en réaction à l'effondrement de la biodiversité et à la faiblesse des politiques environnementales. En Île-de-France, comme ailleurs, les espèces des milieux agricoles et urbains, qui ont coévolué avec l'homme, sont les plus menacées : hirondelles, chouettes, chauves-souris, insectes, mammifères. Leur disparition entraîne des conséquences graves, car ces espèces jouent un rôle essentiel dans le maintien des équilibres écologiques, la gestion de l'eau, la fertilité des sols, etc.
Un paradoxe frappe : tandis que de nombreuses espèces disparaissent, d'autres, animales sauvages, trouvent refuge en milieu urbain. Joël Zasque, philosophe, explore cette question dans son ouvrage "Z Cities". De nombreuses villes dans le monde voient affluer des animaux sauvages, ce qui invite à repenser la ville, historiquement construite contre la nature. Le rat ou le moustique, bien que souvent perçus différemment, sont des animaux sauvages. La ville, conçue comme un espace de séparation et de protection contre le monde extérieur, doit évoluer pour permettre une coexistence pacifique avec la faune sauvage, sans pour autant revenir à des pratiques d'extermination ou de chasse généralisée en milieu urbain.
Plus de 1500 espèces sauvages sont recensées à Paris, et des exemples comme la pigargue à tête blanche à New York illustrent cette tendance. Plusieurs raisons expliquent cet afflux : la destruction des environnements naturels, l'usage des pesticides, les dérèglements climatiques poussent les animaux à chercher refuge en ville, où ils trouvent nourriture et abri. Les kangourous désertent les réserves pour trouver de l'herbe en ville, les serpents se réfugient dans les climatiseurs, et les dromadaires creusent les canalisations pour accéder à l'eau. Joël Zasque souligne aussi un facteur moins romantique : la précarité humaine dans les bidonvilles, où l'absence de gestion des déchets et des eaux usées crée un écosystème propice à de nombreux animaux.
Frédéric Maller confirme cette tendance pour les oiseaux : le nombre d'espèces nichant à Paris a augmenté depuis 1950. Les corneilles, absentes de Paris intra-muros il y a encore quelques décennies, y sont aujourd'hui nombreuses. Les hérons s'approchent des humains, et certains nichent même en ville. Cette accoutumance à l'homme et les adaptations comportementales des oiseaux à l'environnement urbain sont notables. Il est même suggéré qu'il y aurait plus de biodiversité à Paris que dans certaines plaines agricoles dégradées, où l'uniformisation des paysages et l'absence d'arbres ont appauvri les milieux. Joël Zasque parle ainsi d'"écologisation des villes" par contraste avec la dégradation des campagnes.
Les causes profondes de cet effondrement de la biodiversité sont multiples. Dans les milieux agricoles, l'agriculture industrielle, avec l'uniformisation des paysages et l'usage massif des pesticides, est un facteur majeur. La destruction de milliers de kilomètres de haies par an en est un exemple frappant. En milieu urbain, le phénomène est plus complexe. Le moineau domestique, espèce emblématique adaptée à l'homme, a subi une chute drastique de 75% à Paris et dans d'autres capitales européennes depuis les années 2000. Les causes probables incluent la disparition des sources de nourriture, notamment les insectes nécessaires à l'alimentation des jeunes, et la diminution des sites de nidification. Ces dégradations seraient liées à la rénovation et à la gentrification des centres-villes, qui conduisent à une disparition de la végétation spontanée et des espaces propices à ces espèces. Berlin, qui a conservé de nombreuses friches et une végétation abondante, fait exception, le moineau domestique y restant stable.
Joël Zasque ajoute que la présence de biodiversité n'est pas toujours synonyme de "vert". Il cite l'exemple des grillons disparus du métro parisien après l'interdiction de fumer, car ils se chauffaient sur le ballast et se nourrissaient des mégots. Cela souligne la nécessité de diversifier les explications et d'observer attentivement les interactions entre le vivant et les aménagements humains. Christelle Puvinet conclut que c'est notre mode d'habiter, incompatible avec le reste du vivant, qui est en cause. L'agriculture moderne, qui élimine tout ce qui n'est pas cultivé, et l'usage d'engrais de synthèse détruisent les écosystèmes.
Le combat politique est donc essentiel. Les manifestations, comme celle du collectif "Printemps bruyant" partant du siège de BASF, visent à pointer la responsabilité des industries phytosanitaires. Les procédures administratives censées protéger la biodiversité lors des projets d'aménagement sont souvent insuffisantes. Les études d'impact se concentrent sur des espèces protégées spécifiques, et les mesures d'évitement, de réduction et de compensation sont rarement efficaces. La participation du public aux enquêtes publiques est rendue difficile par la complexité des dossiers et le manque de temps des citoyens.
L'exemple du projet de data center à Fouju, qui menace la perdrix des champs, illustre ces défaillances. Les compensations écologiques sont souvent inefficaces et tardives. La loi de 1976, qui a marqué un tournant pour la protection de la nature en France, est aujourd'hui mise à mal. Les lois sur la simplification administrative et la loi d'urgence agricole, qui fragilisent la protection des zones humides et du loup, témoignent de ce recul politique. Frédéric Maller souligne que ce "détricotage" des lois environnementales, y compris l'inscription du droit de l'environnement dans la Constitution, est préoccupant pour l'avenir.
Christelle Puvinet rappelle que la loi interdit de revenir en arrière en matière d'environnement. Le combat juridique, bien qu'essentiel, se heurte à des dérogations et des failles légales. L'échec du projet de parc photovoltaïque dans les Alpes-de-Haute-Provence, malgré la présence de nombreuses espèces protégées, en est une illustration. La proposition d'élever l'habitabilité du territoire au rang de valeur cardinale, au même titre que la liberté ou la dignité, pourrait offrir un cadre juridique plus solide, car il est plus difficile d'y déroger.
Joël Zasque suggère de repenser le cadre de référence et d'imaginer d'autres approches que la simple mise sous cloche de la nature. Il prône le couplage des droits de l'environnement et des droits à un environnement sain, reconnaissant l'imbrication des intérêts humains et naturels. Une démocratie véritable devrait offrir à chacun les opportunités de son autodéveloppement, un environnement qui le permette, incluant les interactions avec le vivant. Il met en avant le rôle des "gardiens", citoyens engagés qui veillent sur leur territoire et ses interactions.
Frédéric Maller insiste sur l'importance de la sensibilisation et de la connaissance : on ne protège que ce que l'on aime, et on n'aime que ce que l'on connaît. Le déclin de notre contact avec la nature, particulièrement chez les jeunes générations, est un danger. L'action commune, comme le nettoyage de plages ou la réappropriation d'espaces verts, est un moyen efficace de sensibilisation. Joël Zasque renchérit en affirmant que le changement de mentalité s'opère par l'action. Il souligne la nécessité de lutter contre le "théologico-politique" qui gagne du terrain et ignore la nature.
La question de la convergence des luttes, notamment entre combat antiraciste et lutte pour la protection du vivant, est soulevée. Il est affirmé qu'il est impossible d'intervenir dans la protection de la nature en étant raciste, et que les luttes sociales et environnementales sont le même combat. Le rôle du citoyen est crucial, nécessitant un engagement personnel et collectif pour former un contrepouvoir face aux politiques environnementales néfastes.
La complexité du discours scientifique et la fragmentation du discours politique sont également abordées comme des obstacles à la sensibilisation. La nécessité de rendre le discours scientifique plus accessible, tout en reconnaissant la difficulté de communiquer des probabilités et des incertitudes, est évoquée. L'idée d'une reprise en main collective de nos territoires, par l'éducation populaire et le partage de connaissances, est proposée pour former un contrepouvoir efficace. En conclusion, face à l'effondrement du vivant, il est impératif de repenser nos modes de vie, nos politiques et notre rapport à la nature, en s'appuyant sur l'action citoyenne, la connaissance et la convergence des luttes.