![Intelligence Artificielle : Notre humanité en péril ? Eric Sadin [EN DIRECT]](/_next/image?url=https%3A%2F%2Fimg.youtube.com%2Fvi%2FR6M1sUzsZUk%2Fhqdefault.jpg&w=1080&q=75)
Intelligence Artificielle : Notre humanité en péril ? Eric Sadin [EN DIRECT]
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Eric Sadin, philosophe et auteur de dix essais sur les technologies numériques et l'intelligence artificielle, exprime son accablement face au monde actuel, mais trouve du réconfort dans les livres, les amis et l'énergie du combat qu'il estime impératif. Il revient sur sa sixième participation à Thinkerview, soulignant l'importance de ce moment clé, huit mois après la parution de son dernier livre, "Le désert de nous-mêmes", qui a rencontré un succès inattendu avec 32 000 exemplaires vendus en France et des traductions dans plusieurs langues.
Il constate que la prise de conscience collective concernant les IA génératives s'est intensifiée. Il évoque l'inquiétude des professeurs désemparés face à ces outils, la "Jobs Apocalypse" et l'effondrement du travail, en particulier chez les cols blancs, ainsi que la menace pesant sur l'industrie musicale, avec près de 50 % des morceaux générés par l'IA. Il mentionne également la dépendance émotionnelle des adolescents et des adultes aux systèmes numériques, et la catastrophe écologique des "gigafactories" (centres de données).
L'encyclique papale "Magnifique humanité" est un événement majeur qui, selon Sadin, marque un moment de prise de conscience, bien qu'elle présente des angles morts. Le titre est particulièrement pertinent, car il s'agit bien de l'avenir de notre humanité et du risque d'une "rupture anthropologique", c'est-à-dire une rupture avec nous-mêmes, nos facultés sensibles, intellectuelles et créatives. Il cite l'anthropologue André Leroy-Gouran, qui avait prédit que l'homme n'aurait jamais à rompre avec lui-même, mais ce moment est arrivé. Sadin dénonce le concept d'"organisation à zéro humain" et le développement des humanoïdes, qui nous mènent vers une "anhumanité", un monde où nous serons de plus en plus exclus et où nous déléguerons nos facultés à des systèmes. La question existentielle est de savoir quel sera notre rôle sur Terre, si ce n'est d'attendre des signaux et d'être des coquilles vides.
Sadin reconnaît au pape d'avoir placé le débat à un niveau civilisationnel, ce qui a fait défaut dans l'appréciation des développements technologiques. Cependant, il identifie quatre "péchés capitaux" dans l'encyclique.
Le premier est l'occultation du rôle capital de l'école. Le pape propose des "bonnes intentions" comme "s'éduquer à jeûner de l'IA" ou "protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite", mais Sadin estime que cela manque de concret. Il aurait fallu une interdiction pure et simple de l'usage des IA génératives à l'école, à l'image des Dix Commandements qui posent des interdits pour préserver la "magnifique humanité". L'école est le lieu de l'apprentissage de l'altérité, de la confrontation aux grands textes, à l'autorité du professeur et à la composition avec les pairs. Les IA génératives éradiquent ces dimensions et empêchent l'affirmation de la singularité et la construction d'une société plurielle.
Le deuxième "péché capital" est le silence sur le langage. Les systèmes vont parler à notre place, conduisant à un langage nécrosé, probabiliste, fondé sur la conformité et appauvri. Cela prive le langage de sa singularité, de sa pluralité, de sa capacité à la contradiction et à la possibilité du politique. Sadin dénonce la "technologie ventriloque" où les systèmes rédigent des discours politiques, créant un "démagogisme algorithmique" qui s'amplifiera lors des prochaines élections. Il insiste sur l'importance du langage subjectivé pour la sociabilité et la capacité à composer ensemble.
Le troisième concerne l'image. Avec les IA génératives, nous entrons dans l'ère de la "disparition généralisée", où il sera impossible de distinguer l'origine et la nature d'une image, ce qui est capital pour faire société. Bien que l'Union européenne envisage le "tatouage des images", Sadin estime que ce n'est pas suffisant et qu'une interdiction absolue aurait été nécessaire. Il critique la fascination des médias pour les acteurs de la tech, qui ont occulté les témoignages des professionnels de la culture, comme les traducteurs, dont les métiers sont menacés.
Le quatrième point est la faiblesse de l'approche du travail. Le pape reconnaît les perturbations de l'IA sur le travail, mais ses préconisations manquent de concret. Sadin estime qu'il aurait dû appeler à une redéfinition mondiale du sens du travail, fondée sur des principes de solidarité, de respect d'autrui, d'équité sociale et de créativité. Il regrette que l'encyclique n'ait pas fait un "mea culpa" sur l'indifférence passée de l'Église face aux conditions de travail, notamment lors de la révolution industrielle.
Sadin explique la timidité de l'encyclique par une "doxa" dominante qui ne veut pas aller trop loin, ainsi que par la compromission des politiques et l'enthousiasme aveugle pour l'IA. Il dénonce le "fondamentalisme de l'IA" et ses cinq piliers : la compromission des politiques, les discours des "teckers" et ingénieurs qui promettent des lendemains merveilleux et forgent nos représentations, la complicité des économistes et des organismes de conseil, et la grande presse. Il illustre cette compromission par l'exemple d'Arthur Mensch, patron de Mistral AI, dont l'audition au Sénat a fait la une du Monde, alors que de nombreux autres témoignages de personnes impactées par l'IA ont été ignorés.
Il souligne le "hiatus" entre la réalité des faits et la perception collective, souvent fragmentaire ou refusant de voir. Ce décalage est entretenu par le "fondamentalisme de l'IA" qui domine le discours public. Sadin insiste sur la nécessité de "purifier nos modalités de compréhension" en donnant plus de place aux voix indépendantes et aux témoignages des personnes directement affectées par l'IA. Il annonce son intention de monter un organisme pour recueillir ces témoignages, afin de créer de la dissonance et de troubler l'ordre des choses.
Malgré son pessimisme face à l'ampleur des défis, Sadin trouve un espoir dans la jeunesse. Il cite des lycéens qui, à 17 ans, se mobilisent pour défendre les métiers d'art et de la culture menacés par l'IA, et un groupe de collégiens de 14-15 ans qui ont créé un comité pour s'opposer à ces technologies. Pour Sadin, cette jeunesse, qui n'est pas encore "nécrosée" par les discours ambiants, est le seul espoir pour construire un "nouveau monde" fondé sur des modalités alternatives d'existence. Il appelle à aimer "follement la vie, mais tout autrement", en privilégiant la lecture, la patience, l'attention profonde et l'ouverture aux autres.
Enfin, Sadin conclut en affirmant qu'il y aura deux "races" de femmes et d'hommes : ceux qui défendent et célèbrent les principes fondamentaux de notre humanité (liberté, intégrité, dignité, exercice de nos facultés sensibles et créatives) et ceux qui sont "morts avant l'heure". La rupture est là, et c'est de cette tension que dépendra "la lumière des choses".