
Bitcoin : le scénario que personne n'envisage
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Ellie Ben Sasson, cofondateur de Starkware et cryptographe influent, a récemment affirmé que le plafonnement de Bitcoin à 21 millions d'unités n'avait "aucun sens". Loin de vouloir une émission infinie, il propose de remplacer cette limite de stock par un plafond de flux, suggérant qu'il ne devrait jamais y avoir plus de 4 % de nouveaux Bitcoins émis par an, indéfiniment. Ce système, selon lui, maintiendrait une politique monétaire claire, prévisible et bornée, mais la limite porterait sur le rythme de création plutôt que sur la quantité totale.
Cette idée, appelée "tail emission", n'est pas nouvelle. Dès 2016, des chercheurs de Princeton ont soulevé la question de l'instabilité de Bitcoin sans la récompense de bloc, craignant que la disparition progressive de la création de Bitcoin ne perturbe l'équilibre économique des mineurs. En 2022, Peter Todd, contributeur historique à Bitcoin Core, a suggéré qu'une émission fixe de nouvelles unités pourrait compenser les Bitcoins perdus. Monero a déjà adopté un régime de "tail emission" avec une récompense nominale par bloc versée indéfiniment pour inciter les mineurs.
Le premier argument de Ben Sasson repose sur le fait que des Bitcoins disparaissent chaque année (clés perdues, disques durs jetés, etc.), estimant qu'entre 2,3 et 4 millions de Bitcoins sont déjà perdus à jamais. Cela signifierait que l'offre réellement utilisable est de 17 à 18 millions, et cette perte est continue, menaçant à terme la disponibilité de tous les Bitcoins.
Cependant, cette perspective est contestable. La perte de Bitcoins ne détruit pas la valeur ; elle la redistribue. Chaque Bitcoin restant vaut mécaniquement plus, un phénomène que Satoshi Nakamoto lui-même a décrit comme un "don à tout le monde". Michael Saylor, par exemple, a exprimé son intention de laisser ses 17 000 Bitcoins se perdre à sa mort, considérant cela comme un cadeau à la communauté. Les Bitcoins perdus ne sont donc pas nécessairement un problème économique, mais plutôt un mécanisme de création de valeur pour les autres détenteurs.
De plus, la solution de Ben Sasson suppose que l'on peut mesurer le rythme de disparition des Bitcoins, ce qui est impossible. Personne ne connaît le taux exact de perte (0,2 %, 1 %, 0,001 % par an ?), et ce rythme est susceptible de changer avec la professionnalisation du marché et l'adoption de meilleures pratiques de sécurité (hardware wallets, multisig, solutions de succession). Il est même probable que la quantité de Bitcoins perdus diminue d'année en année. Corriger un phénomène imprécisément mesurable et non avéré comme un problème par une inflation permanente et certaine semble donc inapproprié.
Une monnaie ne se consomme pas. Moins de Bitcoins utilisables ne signifie pas une pénurie, mais que chaque Bitcoin vaut davantage. Les prix s'ajustent. Si un besoin de liquidité se faisait sentir, les monnaies fiduciaires adossées à Bitcoin pourraient combler ce rôle. Le rôle de Bitcoin est de stocker la valeur, non de s'adapter à la croissance économique. Avec 100 millions de Satoshis par Bitcoin, soit 2,1 millions de milliards d'unités de base, la pénurie d'unités est une crainte lointaine, et il serait toujours possible de subdiviser un Satoshi si nécessaire.
Le deuxième argument de Ben Sasson concerne les 4 % d'émission annuelle, qu'il associe à la croissance démographique. Or, la croissance démographique mondiale est actuellement d'environ 0,95 %, et elle ralentit vers un pic prévu autour de 2085 avant un léger recul. Si l'on calait l'émission monétaire sur la démographie, on obtiendrait une courbe d'émission qui décélère avec le temps, ce qui ressemble étrangement à la logique monétaire actuelle de Bitcoin. L'idée de lier l'émission à la productivité ou à la croissance économique mondiale se heurte au même problème d'imprévisibilité et d'impossibilité de mesure précise à long terme.
Le troisième argument porte sur le budget de sécurité de Bitcoin. La sécurité du réseau est financée par les récompenses de bloc (subventions) et les frais de transaction. La subvention diminue de moitié tous les quatre ans, et les frais ne représentent qu'environ 1 % de la rémunération actuelle des mineurs. La question est de savoir si les frais suffiront à financer un hash rate suffisant pour sécuriser le réseau après la quasi-disparition des subventions.
Cependant, ce raisonnement linéaire (subvention divisée par deux = sécurité divisée par deux) ignore de nombreuses variables : l'augmentation du prix de Bitcoin, les gains d'efficacité des ASICs, l'accès à une énergie moins chère, et l'émergence de nouveaux cas d'usage qui augmenteront la demande d'espace de bloc. De plus, il est possible que certains acteurs (États, institutions financières, entreprises) aient un intérêt stratégique à miner, même avec une rentabilité financière faible ou négative, pour maintenir un accès direct à l'infrastructure monétaire et assurer leur propre sécurité. Le minage deviendrait alors une forme d'assurance.
Une émission permanente, bien que prévisible, ne garantirait pas une sécurité suffisante si elle érode la confiance dans Bitcoin. La sécurité dépend de la valeur économique des Bitcoins distribués. Modifier la politique monétaire pourrait détruire la confiance et, paradoxalement, réduire la sécurité.
Le risque le plus grand est d'ouvrir la porte à la modification des règles fondamentales de Bitcoin. Une fois que le précédent est créé pour le budget de sécurité, d'autres raisons (Bitcoins perdus, crises systémiques, piratages, urgences politiques) pourraient justifier de nouvelles modifications, menant à une centralisation du pouvoir de décision.
Le métier d'ingénieur est d'améliorer les systèmes, mais Bitcoin fonctionne comme une constitution : il recherche la stabilité plutôt que l'optimisation constante. Le chiffre de 21 millions n'est pas une vérité absolue, mais un "point de Schelling", un point de coordination incontesté. Le traiter comme un paramètre à optimiser détruit sa valeur fondamentale, qui est sa non-négociabilité.
Enfin, il existe un biais d'intervention humain : nous avons tendance à vouloir agir et modifier les systèmes, même lorsque la stabilité silencieuse est préférable. La résilience de Bitcoin vient de sa capacité à résister à ces impulsions de correction, et l'interventionnisme est souvent pire que le risque qu'il prétend combattre.