
Le face à face avec Marie Nagy, cofondatrice et CEO de Reus’eat
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Marie Nagi, co-fondatrice et présidente de la start-up industrielle Réusite, a été invitée sur le plateau Big Méia au salon Global Industrie pour discuter de son parcours en tant que femme dirigeante dans l'industrie et de l'entrepreneuriat féminin. Réusite, fondée il y a cinq ans, développe des matériaux alternatifs au plastique pétrosourcé, en commençant par la vaisselle jetable pour le secteur de l'événementiel, en conformité avec la loi AGEC.
L'industrie, traditionnellement un milieu masculin, est selon Marie prête et même désireuse d'accueillir des femmes fortes. Elle souligne la nécessité d'ambition, d'énergie, de persévérance et de résilience pour réussir dans ce domaine. Son parcours entrepreneurial a débuté en 2019 à l'école de commerce, en rencontrant son associé Armand. Leur objectif commun était de s'inscrire dans une dynamique d'économie circulaire en valorisant les coproduits, notamment les résidus agroalimentaires, pour créer de nouveaux matériaux.
Ils se sont intéressés à la filière brassicole, où une grande quantité de drêches est générée lors de la production de bière. Après avoir rencontré des brasseurs disposés à leur céder cette matière première, ils se sont associés à une start-up lyonnaise, Maltivor, qui produit de la farine de drêche de bière. En combinant cette farine avec des polymères naturels, ils ont consacré trois ans à la recherche, au développement et à l'industrialisation, aboutissant à la création d'un moule industriel entre 2020 et 2023. La commercialisation de vaisselle, comme des couverts, a ensuite débuté. Aujourd'hui, Réusite possède une expertise allant de la R&D à la mise sur le marché, et accompagne d'autres acteurs dans la valorisation de leurs coproduits.
Être une jeune femme dirigeante dans l'industrie, un milieu à 100% masculin lorsqu'elle a débuté, a nécessité une certaine posture et confiance en soi. Les interactions avec les injecteurs, qui transforment des granulés en plastique par haute pression et température, ont été initialement un défi. Cependant, l'industrie du plastique, vieille de plus de 70 ans, avait besoin de se réinventer, et Réusite a été bien accueillie car elle proposait de nouvelles solutions. La complémentarité de l'équipe mixte, avec Armand, a également été un atout. La confiance en soi s'est construite progressivement, notamment grâce à la visibilité obtenue, aux premières commandes et à l'accueil positif du produit.
Pour s'affirmer, Marie a mis l'accent sur l'entourage, la communication transparente sur les bons et mauvais côtés du projet, et la création d'une communauté. Elle s'est entourée d'experts (ingénieurs biomatériaux, chimistes, laboratoires, pôles de compétitivité), ce qui a renforcé la stabilité et la confiance du projet.
Elle a partagé des anecdotes marquantes, comme lors d'un salon où elle a été prise pour une stagiaire en raison de sa jeunesse, avant de préciser qu'elle était présidente de la société. Elle a également évoqué un commentaire reçu à l'école de commerce : "tu vas vivre dans un monde de requins et tu n'es pas faite pour ça, tu vas te faire bouffer." Contrairement à ces prédictions, elle a constaté un respect pour leur projet et leur démarche. Un autre commentaire récurrent était "tu prends beaucoup de place", auquel elle a répondu en questionnant la posture de l'interlocuteur. Elle considère que la visibilité et l'identification à une marque sont essentielles, surtout dans le monde actuel.
Face à ces expériences, sa légitimité repose sur sa conviction profonde, son envie d'agir pour trouver une alternative au plastique, et le fait de s'être entourée de personnes de confiance, comme des amies entrepreneuses et sa famille. Elle conseille de transformer les critiques et les "tu ne peux pas le faire" en force, en considérant que ces doutes émanent souvent de la peur de l'autre.
Sa légitimité dans ce milieu masculin repose également sur sa double compétence d'ingénieur, maîtrisant à la fois la technique et le business. Elle se sent à compétence égale avec ses interlocuteurs, et ne tolère aucune forme de supériorité. Elle rappelle que tous les êtres humains sont égaux par nature.
Concernant l'évolution de l'industrie, Marie estime que le système et les mentalités sont intrinsèquement liés. Les mentalités ont construit le système, qui évolue lentement. Elle note l'émergence de sujets dédiés à l'entrepreneuriat féminin, constatant qu'elles ne représentent que 2% des chefs d'entreprise innovantes en France. Face à ce chiffre, les acteurs médiatiques, politiques et financiers travaillent à encourager davantage de femmes à entreprendre. Elle perçoit un mouvement positif dans le système, malgré un contexte politique complexe.
En comparant le leadership féminin et masculin, Marie observe une différence notable. Les hommes, dans son secteur, semblent plus axés sur la démonstration de force individuelle et la compétition. Les femmes, en revanche, fonctionnent davantage dans une "énergie unie", privilégiant la force collective. Elle évoque une "sororité" très puissante entre femmes entrepreneuses.
Elle admet avoir dû s'endurcir au fil des difficultés rencontrées, de la R&D à la commercialisation, et face aux enjeux politiques et réglementaires. Cependant, elle ne ressent pas une pression accrue du fait d'être une femme. Sa nature empathique, qu'elle pourrait considérer comme une faiblesse, se révèle être une force pour comprendre les motivations profondes des personnes.
Elle constate une évolution positive dans la féminisation de l'entrepreneuriat, avec une croissance notable, particulièrement entre 2019 et 2021. Bien que le contexte actuel soit plus difficile, elle est convaincue que cette tendance ne fera que croître.
En tant que dirigeante, Marie se décrit comme une "fusée", très efficace, passant d'une tâche à l'autre, et capable d'embarquer les équipes intelligemment. Elle est orientée "problème-solution" et possède une grande énergie.
Son parcours entrepreneurial lui a permis de développer des compétences techniques et humaines précieuses. Elle a découvert des aptitudes commerciales insoupçonnées, appréciant particulièrement la relation client. Elle a également développé des compétences en gestion d'entreprise, en stratégie, et en ressources humaines, allant au-delà de ce qu'elle avait appris à l'école de commerce.
Sur le plan personnel, l'entrepreneuriat a été une "montagne russe" menant à un développement personnel significatif. Après des années de questionnements et de remises en question, elle a gagné en résilience, gérant mieux les sujets du quotidien. Son cerveau s'est habitué à trouver des solutions face aux problématiques.
Elle recommande la lecture du livre "L'homme le plus riche de Babylone" (bien qu'elle ait mentionné "L'ID et pourquoi" et "L E T plus loin. T H E M" sans pouvoir citer l'auteur exact), qui enseigne à accepter que l'on ne peut pas changer les autres, mais seulement sa propre posture. Les biographies d'entrepreneurs, comme celle du fondateur de Patagonia, et le livre "Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" (Seven Habits of Highly Effective People) sont également conseillés. Elle recommande aussi les podcasts de sportifs de haut niveau (Kevin Mayer, Théo Curin, Perine Lafond), soulignant les synergies entre entrepreneurs et sportifs, notamment sur le travail mental et la gestion du corps. Elle s'entoure également d'amis sportifs de haut niveau, comme Alice Modolo, une championne du monde d'apnée, dont la force intérieure et l'intuition sont des qualités essentielles.
Concernant l'éducation, Marie estime que l'apprentissage de l'entrepreneuriat devrait être plus présent dans les écoles. Elle s'inspire beaucoup du modèle éducatif des pays nordiques, caractérisé par le respect envers les enseignants, l'envie d'apprendre, la gratitude, la reconnaissance, la tolérance, et l'apprentissage de l'empathie. Elle souligne également l'importance de l'adaptabilité et de la flexibilité, enseignées par des environnements d'apprentissage plus libres et collaboratifs. Elle insiste sur la nécessité d'être autodidacte et de ne pas se reposer sur ses acquis.
L'interview s'est terminée sur ces réflexions, soulignant la rapidité du temps passé et exprimant ses remerciements pour cette discussion enrichissante.