
Gaza : « Les États occidentaux sont coupables »
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Dans cette entrevue accordée à Média Part, Joann Sfar, figure mondiale de la bande dessinée et du journalisme, présente son dernier ouvrage, "Requiem for Gaza", coécrit avec le journaliste américain Chris Hedges. Cet album, publié aux éditions Futuropolis, se veut un témoignage poignant sur la situation à Gaza, documentant le génocide et les déplacements forcés subis par la population palestinienne.
Sfar, dont la carrière est marquée par des œuvres abordant des conflits et des crises humanitaires, comme en ex-Yougoslavie ou auprès des Premières Nations canadiennes, explique avoir ressenti une obligation morale de revenir sur le sujet palestinien malgré une volonté initiale de s'en éloigner. Le choc des événements du 7 octobre 2023 et la réaction israélienne qualifiée d'"extraordinaire" et d'"horrible" l'ont contraint à agir. Un appel d'un ami à Gaza lui a rappelé son devoir de journaliste : "S'il te plaît, lève la voix, parle."
Le livre s'appuie sur les témoignages recueillis auprès de réfugiés gazaouis en Égypte, tels que Ragd Sadi Abu Naëel, Afnan Gatas, Sana Kamal, Niven Almadoun, et Wafa Abouche. Ces récits, longs, précis et émouvants, ont fait l'objet d'une vérification rigoureuse, avec une attention méticuleuse portée aux détails, allant jusqu'à écarter des témoignages dont les éléments n'étaient pas cohérents. L'objectif était de rapporter les faits avec exactitude, sans embellissement.
Bien que "Requiem for Gaza" débute avec les événements du 7 octobre, Sfar rappelle que l'histoire est plus ancienne et s'inscrit dans des décennies de colonisation israélienne. Il souligne que la violence des attaques du Hamas, qui ont causé 1200 morts en Israël, a été suivie par une riposte israélienne d'une ampleur inédite. L'inquiétude de Sfar s'est accentuée lorsque le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a comparé les Palestiniens à Amalek, une figure biblique destinée à l'éradication totale, une rhétorique que les dirigeants israéliens ont poursuivie en qualifiant les Palestiniens d'"animaux humains".
Les Gazaouis, habitués aux bombardements récurrents, ont rapidement compris que la réponse israélienne allait déclencher une "machine infernale de destruction". Beaucoup, même s'ils n'approuvaient pas les actions du Hamas, ont ressenti une profonde injustice d'être punis collectivement. Sfar met en lumière la déshumanisation des Palestiniens, particulièrement à Gaza, souvent assimilés au Hamas, alors que le Hamas n'est qu'une partie de la population, et que beaucoup de Gazaouis sont opposés à ce parti. Cette assimilation sert à justifier la violence subie.
Le livre décrit ensuite l'exode intérieur et les déplacements forcés de la population gazaouie. Sfar relate des scènes d'une extrême violence, comme celle de la mère d'Osama Abdou, un des personnages centraux, traînée sur la plage par sa famille faute de pouvoir marcher, ou l'abandon des corps de ses frères et sœurs tués par l'armée israélienne. Ces récits témoignent d'un traumatisme profond et généralisé, où la perte de proches, de foyers et la destruction de biens sont la norme.
L'humiliation est un thème récurrent. Sfar explique que le déshabillage de la dignité des personnes, comme dans le cas de la mère d'Osama, est une forme de déshumanisation. Malgré ces épreuves, les Gazaouis s'efforcent de préserver leur dignité.
Chris Hedges, dans ses textes d'accompagnement, met en évidence le danger mortel encouru par les journalistes et les professionnels de santé à Gaza, ainsi que la destruction systématique des institutions culturelles et éducatives. Sfar confirme que Gaza, malgré la pauvreté, avait développé une société vivante et éduquée, aujourd'hui anéantie.
Le traumatisme est tel que, selon Osama Abdou, "l'intensité de la souffrance a déformé le sens même de la souffrance", menant à douter de son humanité et à ressentir que le monde préférerait que les Palestiniens n'existent pas. Sfar souligne la profondeur existentielle de ce sentiment, accentué par l'inaction de la communauté internationale. Il note cependant un changement d'opinion aux États-Unis, où la majorité de la population est désormais pro-palestinienne, bien que cela ne suffise pas à influencer la politique gouvernementale.
L'idée d'un "Gaza Riviera" proposée par Donald Trump, une zone vidée de ses habitants pour devenir un lieu de commerce, illustre la volonté d'expulsion des Palestiniens. Sfar déplore que la majorité des Israéliens semblent accepter cette expulsion, un chiffre alarmant de 82% étant avancé. Il souligne la nécessité de déradicaliser la société israélienne autant que la société palestinienne.
Sfar fait le lien entre la situation actuelle et la notion de génocide, qu'il a explorée précédemment avec Art Spiegelman, auteur de "Maus". Il rappelle l'injonction morale "Plus jamais ça" (Never Again) suite à l'Holocauste, et insiste sur l'application universelle de cette leçon. La comparaison entre Gaza et l'Holocauste, bien que choquante pour certains en Occident, lui semble nécessaire pour comprendre la gravité de la situation. Il distingue cependant l'Holocauste, dont le monde a pris conscience tardivement, de Gaza, où les atrocités sont visibles en temps réel, rendant l'inaction encore plus coupable.
Le film israélien "No Other Land", primé à Venise, qui recueille les témoignages de militaires israéliens décrivant une guerre menée par algorithmes où les pertes civiles sont considérées comme des dommages collatéraux acceptables, confirme cette radicalisation et ce consentement au meurtre de masse. Sfar soutient ces artistes israéliens qui documentent le génocide, estimant qu'il ne faut pas les boycotter mais au contraire les soutenir.
Concernant les élections législatives en Israël, Sfar exprime un scepticisme quant à un changement radical, le génocide à Gaza se poursuivant et la déradicalisation des sociétés étant un processus long. Il espère cependant que les "petits points qui poussent vers l'avant", comme l'émergence de voix progressistes au sein du parti démocrate américain, pourront engendrer un changement.
L'accueil du livre aux États-Unis est attendu avec une certaine appréhension quant à la réaction des médias, certains pouvant hésiter à le couvrir par peur. Cependant, Sfar est convaincu que le public est prêt à entendre ces histoires humaines, même si elles sont dures. Il mentionne des images particulièrement marquantes, comme l'amour des enfants pour leur chat, ou la scène bouleversante de la mère d'Osama traînée sur le sable, qu'il a eu du mal à dessiner.
Enfin, Sfar aborde la question de la silenciation des voix palestiniennes, citant l'exemple de l'actrice Adèle Haenel en France, dont les propos sur le génocide à Gaza ont été censurés. Il appelle à "élever la voix" et à trouver de la solidarité pour briser ce "mur de silence organisé". Bien que la reconnaissance de l'État de Palestine soit un pas timide, il faut continuer à faire pression sur les gouvernements pour qu'ils agissent concrètement.