
Investir en europe avant que ce soit trop tard
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L'Europe dispose d'une épargne abondante qui devrait être utilisée pour financer son économie et assurer sa souveraineté future. Ce n'est pas seulement une question urgente due à la guerre en Ukraine ou au besoin d'électrification lié à l'intelligence artificielle, mais un enjeu politique fondamental pour l'utilisation de notre épargne.
Sébastien Coinon, animateur d'Allo la Martingale, accueille Bertrand Merveille, directeur général de BDL Capital Management, et David Benmusa, directeur exécutif de Nordea Management, pour discuter de la souveraineté européenne en matière d'énergie, de défense et d'intelligence artificielle. La question centrale est de savoir s'il faut remettre l'Europe au cœur de nos portefeuilles d'investissement.
Bertrand Merveille présente BDL Capital Management comme une société de gestion indépendante de 4 milliards d'euros, spécialiste des actions européennes, en pleine croissance. David Benmusa décrit Nordea Asset Management comme la branche de gestion d'actifs de la banque Nordea, présente dans les pays nordiques, gérant 350 milliards d'euros et établie en France depuis quinze ans. Tous deux partagent un biais européen, avec des approches complémentaires.
Historiquement, investir a été relativement simple, avec une tendance haussière pour de nombreuses classes d'actifs, notamment le NASDAQ et les "Magnificent Seven" américains. L'Europe a également progressé, bien que de manière moins spectaculaire. Aujourd'hui, les thèmes de la souveraineté, de la réindustrialisation, de la défense et des réseaux électriques (notamment à cause de l'IA) sont devenus prédominants. La question est de savoir s'il s'agit d'un thème purement politique ou d'une véritable opportunité d'investissement rentable.
David Benmusa explique que les sujets ESG et climatiques, bien que moins médiatisés, restent performants. La résilience énergétique et l'autonomie européenne reviennent sur le devant de la scène, comme en témoignent les pannes électriques en France et en Espagne. La modernisation du réseau électrique est un axe majeur, avec des leaders français comme Veolia. La cybersécurité et la défense sont également cruciales, impliquant des acteurs majeurs et de petites sociétés innovantes, notamment dans les pays nordiques. David souligne l'importance de faire découvrir les entreprises européennes, souvent méconnues, qui sont pourtant des leaders mondiaux ou des pépites prometteuses. Il insiste sur le fait que l'autonomie européenne est un thème d'investissement à long terme.
Bertrand Merveille ajoute que l'Europe dispose d'une épargne colossale, dépassant les 15 000 milliards d'euros rien qu'en France. Il est impératif d'utiliser cette épargne pour financer notre économie, à l'instar des Américains qui ont su allouer efficacement leur capital pour soutenir leurs entreprises. La souveraineté ne se limite pas à des thématiques spécifiques comme la défense ou l'électrification, mais doit être une ambition globale d'anticiper les besoins futurs et de créer des champions mondiaux dans tous les domaines. L'objectif n'est pas l'autonomie totale, mais la maîtrise de nos dépendances. La réindustrialisation ne consiste pas seulement à ramener l'outil industriel, mais à moderniser et automatiser les infrastructures existantes.
Les deux experts soulignent que les initiatives gouvernementales (programmes EU Chips, RePower Europe) sont importantes, mais que l'investissement privé est essentiel. Le réveil sur ces questions est le fruit de plusieurs "lumières rouges" géopolitiques, mais les changements prennent du temps.
Bertrand Merveille aborde la question du "marketing" de la souveraineté, affirmant que ce n'est pas un simple mot à la mode. Les sociétés de gestion ont la capacité d'allouer le capital, et les épargnants ont un rôle à jouer pour créer une chaîne vertueuse. Les États européens étant souvent en difficulté budgétaire, les investisseurs privés sont les principaux leviers du financement de l'innovation et de la croissance. Il s'agit de ne pas "scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis".
David Benmusa met en avant la surexposition médiatique et la nécessité de montrer ce qui se fait en Europe, des grandes aux petites valeurs, cotées ou non cotées. Il rappelle que le thème du climat, bien que moins visible pour les particuliers, reste central pour les investisseurs institutionnels, et que la résilience énergétique s'inscrit dans cette dynamique ESG.
David mentionne que le premier fonds Nordea est éligible au PEA, un outil fiscal sous-utilisé en France, permettant d'investir jusqu'à 150 000 euros. Il souligne l'importance d'investir tôt et de diversifier. Ancien de BlackRock, il reconnaît l'utilité des ETF, mais insiste sur la valeur ajoutée de la gestion active, qui permet de découvrir des entreprises prometteuses avant qu'elles ne soient intégrées dans les indices.
Concernant les secteurs d'avenir sur les cinq prochaines années, Bertrand Merveille estime que le secteur de l'électrification en Europe et la défense resteront attractifs. Il est cependant sceptique quant à la soutenabilité à long terme des investissements massifs dans la tech américaine, qui aspire une grande partie de l'épargne mondiale. Il voit également des opportunités dans la construction, notamment la rénovation énergétique des bâtiments et la construction dans le domaine de la santé.
David Benmusa partage l'avis sur la résilience énergétique et ajoute deux sous-thèmes clés : la réindustrialisation (automatisation et optimisation de l'existant) et la cybersécurité, dont l'importance est illustrée par des événements récents comme les fermetures d'aéroports. Il rappelle que les marchés sont des flux et que les investisseurs institutionnels continuent de privilégier le climat.
En termes d'entreprises européennes, Bertrand Merveille cite Saint-Gobain, un leader mondial de la construction, géré de manière exemplaire, qui gagne des parts de marché et dont la valeur est sous-évaluée par rapport à ses pairs mondiaux. Il mentionne également Eiffage, un acteur français majeur dans l'électrification, notamment en Allemagne, avec une forte visibilité et une valorisation attractive (10 fois le ratio cours/bénéfice).
David Benmusa propose trois champions français et un finlandais. Schneider Electric est un leader des solutions énergétiques et de l'automatisation, avec une capitalisation boursière de plus de 100 milliards d'euros, en croissance grâce à l'innovation et aux acquisitions (comme une société danoise pour renforcer son avance sur l'IA). Nexans est un acteur clé des câbles enterrés et sous-marins, une "artère" de la transition énergétique. Veolia, bien que connue pour l'eau et les déchets, innove avec des projets comme "Fraîcheur de Paris", qui utilise l'eau de la Seine pour refroidir les bâtiments sans climatisation traditionnelle, un service qui s'ouvre aux copropriétés, offrant un potentiel de croissance significatif. Enfin, il cite Nokia, l'ancien géant finlandais de la téléphonie, qui connaît une seconde vie en tant que fournisseur d'infrastructures réseau, utilisé par neuf des dix "hyperscalers" et ayant signé un partenariat d'un milliard de dollars avec Nvidia.
Concernant les investisseurs qui ont privilégié les ETF sur le NASDAQ ou le S&P 500, Bertrand Merveille met en garde contre la concentration excessive sur les actions américaines (plus de 70% du MSCI World, alors que le PIB américain représente 20-25% du PIB mondial). Cette concentration sur les grandes entreprises technologiques, confrontées à d'énormes défis d'investissement, soulève des questions sur la rentabilité à long terme de ces capitaux. La gestion passive, par définition, ne fait pas de choix et subit les mouvements du marché, tandis que la gestion active permet de s'adapter aux environnements changeants.
David Benmusa est d'accord sur la complémentarité des approches. Il insiste sur la transparence des portefeuilles en gestion active et sur la diversité des valeurs, notamment les petites et moyennes capitalisations (presque 50% du fonds Nordea) et les sociétés nordiques (25%), souvent méconnues mais innovantes en cybersécurité, comme les entreprises finlandaises.
En cas de scénario catastrophe où l'épargne européenne continuerait de financer majoritairement les États-Unis, David Benmusa estime que les investisseurs institutionnels continueraient de soutenir l'Europe, mais que l'engagement du "retail" (particuliers) est crucial. Il déplore le manque d'engouement des particuliers pour les actions européennes. Si l'épargne ne finance pas la modernisation des infrastructures européennes, les conséquences (pannes, problèmes de transport) seront inévitables.
Bertrand Merveille confirme que les grands investisseurs internationaux, comme ceux du Moyen-Orient, s'interrogent sur leur surconcentration dans la gestion passive et sont de plus en plus intéressés par les champions mondiaux européens, cotés à des prix raisonnables.
Concernant la corrélation des marchés, Bertrand Merveille souligne l'importance de la diversification et des produits décorrélés. Le fonds BDL Rempart, créé il y a 21 ans, est un exemple de stratégie "long short equity" qui achète des valeurs prometteuses et parie à la baisse sur celles qui devraient décliner, permettant de générer de la performance dans toutes les configurations de marché. En 2022, alors que les marchés perdaient entre 5% et 25%, BDL Rempart a réalisé une performance positive de 15%. Bien que non linéaire (le fonds a connu une légère baisse en 2024 due à une surexposition à la France et aux dissolutions), cette stratégie a prouvé sa capacité à surperformer sur le long terme.
Les deux gérants reconnaissent des erreurs d'anticipation, comme la sous-estimation de l'impact du confinement sur des secteurs tels que le voyage et la construction pendant la période du Covid. Cependant, ils estiment que les erreurs d'analyse fondamentale sont rares, les chocs exogènes étant plus difficiles à prévoir.
L'approche de BDL Capital Management est similaire au private equity : une équipe d'analystes spécialisés rencontre environ 1000 entreprises par an, visite les usines, et challenge les équipes de management. Cette analyse approfondie donne du sens à l'investissement pour les clients, qui apprécient les témoignages et les photos des visites de site.
Pour conclure, David Benmusa et Bertrand Merveille insistent sur l'importance pour les épargnants de s'informer, de diversifier leur portefeuille et de considérer l'investissement en Europe comme un acte citoyen. Le "patriotisme" dans un portefeuille, bien que le terme soit imparfait, doit être un critère à prendre en compte pour soutenir l'économie européenne et ne pas tomber dans un cercle vicieux. Des pépites comme Puig en Espagne (un "petit L'Oréal" dans les parfums) existent et méritent d'être connues. L'éducation financière et la promotion de l'investissement européen sont essentielles pour faire progresser la communauté des épargnants.