
Amélie Nothomb : son processus d'écriture, pourquoi on lit moins, L'adolescence du perroquet...
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Amélie Nothomb partage son expérience de vie et d'écriture, profondément marquée par un rêve à 19 ans où elle a vu et entendu le mot "énonciation". Ce rêve est devenu le sens de sa vie : trouver la bonne énonciation, le style qui correspond au "son particulier" qui l'habite. Elle le décrit comme la recherche de la manière de reproduire, avec les moyens du langage, ce son singulier.
Interrogée sur le succès de ses livres, souvent courts et faciles d'accès, elle avoue ne pas l'expliquer et n'y rien comprendre, bien que cela lui fasse plaisir. Elle refuse l'idée d'écrire différemment pour s'adapter à une éventuelle baisse de la lecture, car, pour elle, on ne peut pas écrire en fonction du lecteur. L'écriture est déjà un processus si difficile et émotionnel qu'il est impossible de penser à un tiers en même temps.
Concernant la diminution de la lecture, elle suggère que cela est dû au fait que les enfants et adolescents ne sont plus encouragés à lire, peut-être parce que leurs parents ne lisent pas non plus. Elle compare cela à l'alimentation : si on ne nous fait pas manger de légumes petits, on n'en mangera peut-être jamais. Elle observe également une intensification de la tendance où les femmes lisent plus que les hommes, une activité qu'elle qualifie de "réceptrice", les hommes étant généralement plus "émetteurs".
Amélie Nothomb est convaincue que les livres existeront encore dans cent ans, car le plaisir qu'ils procurent est unique. Elle considère que le support (papier ou tablette) est un détail, l'essentiel étant le texte et la fiction. Cependant, elle a une réticence envers les livres audio, même de grande qualité, car elle tient à ce que la lecture se fasse "entre soi et le texte", avec son propre "son".
Elle exprime sa surprise face à une étude montrant que de plus en plus de gens font autre chose en lisant, y voyant un détriment au plaisir. Elle insiste sur le fait que la lecture est la meilleure école de la concentration et que l'absence de concentration est un cercle vicieux qu'il faut briser en s'éduquant à lire.
Bien qu'elle ait un compte Instagram, elle admet ne l'avoir jamais vu, se décrivant comme une personne "100% analogique" qui ne possède ni ordinateur ni téléphone portable. Elle note une différence dans la façon dont la littérature est abordée aujourd'hui, notamment dans les podcasts, qu'elle trouve moins méprisants que les émissions télévisées classiques qui ont longtemps porté un regard dédaigneux sur son succès commercial. Elle a "mal vécu" le snobisme à son égard, même après avoir reçu des prix littéraires.
Elle déplore le manque de solidarité entre auteurs, une chose qu'elle avait espérée et qu'elle essaie de cultiver. Elle perçoit cependant une ouverture chez les auteurs d'aujourd'hui, moins enclins à former un "club très fermé".
Amélie Nothomb explique que les idées de ses livres préexistent en elle, un processus qu'elle compare à une grossesse. L'écriture n'est pas une réponse à des suggestions extérieures mais le fruit d'une gestation interne. Au moment de l'écriture, elle ne se pose pas de questions, se montrant "passive" et "disponible" à ce qui vient, sans être "volontariste".
Concernant l'humilité de l'artiste face à son ego, elle publie seulement un tiers ou un quart de ce qu'elle écrit, estimant que tout n'est pas intéressant pour les autres. Pour cela, elle prend du recul en laissant ses romans "perdre leur odeur" pendant quelques mois avant de les relire à froid pour juger de leur intérêt pour autrui. Elle fait confiance à la "créature" qui s'impose à elle et a appris, avec le temps, à faire confiance à ce qui sort d'elle. Elle décrit le processus de relecture comme traversant des phases de "dégoût et de haine de soi", qu'elle considère comme normales et même nécessaires pour un auteur.
Elle avoue avoir peur à chaque fois qu'elle remet un texte à son éditeur et quand le livre paraît, car c'est "l'épreuve du feu". Elle vit une "pure histoire d'amour" avec ses lecteurs et craint leur jugement, même si elle a toujours trouvé au moins un "lecteur absolu" qui la comprend parfaitement.
Amélie Nothomb écrit toujours à la main, au Bic désormais, et sans ratures. Elle explique que ses textes sont déjà écrits dans sa tête pendant ses insomnies, où elle "racle le son" jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à racler. Elle a appris, au fil des ans, à rendre son style encore plus sobre.
Son dernier roman, "L'adolescence du perroquet", est né d'une manière particulièrement mystérieuse. Elle ne savait pas ce qu'elle écrivait au début, mais la "grossesse" a révélé un texte "terrible" sous une "extrême légèreté", qu'elle n'aurait pas su contenir sans l'avoir écrit. Le roman raconte l'histoire d'Alban, 45 ans, qui adopte un perroquet gris du Gabon et développe une passion parentale pour l'oiseau. L'adolescence du perroquet est marquée par une violence sans nom envers son "père-mère".
Le livre explore l'ambiguïté sexuelle du narrateur et du perroquet. Amélie Nothomb explique que cette ambiguïté est une caractéristique personnelle : elle n'est pas "obsédée" par le genre des personnes qu'elle rencontre et est souvent dérangée quand on la perçoit d'abord comme une femme. Elle estime que le genre ne devrait pas être l'essentiel dans les relations humaines ou les arts. Elle reconnaît que le fait d'être une femme a rendu certaines choses plus difficiles, notamment la pression constante sur le fait de ne pas avoir d'enfants.
Elle se définit comme "écrivain", appartenant à sa génération où ce terme est plus naturel pour elle, sans y voir une revendication, tout en se considérant féministe. Elle est "relativement indifférente" à l'écriture inclusive, s'interrogeant seulement sur sa complexité à une époque où l'orthographe et la grammaire disparaissent.
Dans "L'adolescence du perroquet", le narrateur est un homme, une décision qu'elle compare à la question du sexe d'un enfant pendant la grossesse. Ses livres sont ses "enfants" qu'elle "élève" : elle s'investit totalement pendant la grossesse, puis les accompagne dans leurs premiers rapports sociaux avec le public. Elle reconnaît l'importance du langage et de l'écoute dans ses œuvres, le dialogue étant prépondérant, parfois l'unique forme du texte. Le dialogue, pour elle, est le moment où le langage est utilisé pour la confrontation, et la recherche de l'interlocuteur est une obsession personnelle et thématique dans ses livres.
Elle observe que l'écoute se délite dans la société, bien qu'elle n'ait jamais été "très bonne". Elle attribue cela à la difficulté d'écouter, contrairement à la facilité de parler. Elle met en avant la capacité d'écoute incroyable du perroquet, qui parle parce qu'il écoute "comme un fou". Elle conseille aux aspirants écrivains, qui veulent devenir "émetteurs", de commencer par "recevoir", c'est-à-dire par écouter et lire énormément, une humilité que les oiseaux comprennent instinctivement.
Amélie Nothomb se décrit comme une personne très peu bavarde en société, préférant écouter, ce qu'elle considère comme une "passivité active" et une "contemplation auditive". Elle a toujours été comme ça, influencée par son père silencieux dont elle buvait les paroles, contrairement à sa mère très bavarde. Cette réceptivité se reflète dans ses romans courts et de plus en plus concis.
Elle évoque la figure romanesque du perroquet, présent dans de nombreuses œuvres littéraires, et son lien particulier avec les oiseaux. Elle aime "pathologiquement" les oiseaux, les considérant comme nos "maîtres" et observant qu'ils nous détestent pour de bonnes raisons. Les oiseaux la fascinent par leur vol et leur phonation, le perroquet étant le génie de la phonation avec ses cris et son chant d'une "folle beauté", un don qu'elle aurait aimé posséder. Elle exprime que la littérature est du son, mais que l'écriture est une traduction de ce son, tandis que le chant de l'oiseau est le son lui-même.
Les chroniques radio du personnage Alban dans son roman sont inspirées de ses propres expériences, comme sa stupeur face à la difficulté d'accéder au Louvre sans réservation en ligne, elle qui n'a pas d'ordinateur. Elle a reçu une carte des amis du Louvre à la suite de cette chronique, un "privilège immense" qui lui permet d'y aller quand elle veut.
Elle admet avoir eu un rapport difficile aux musées dans son enfance, se sentant "en examen" et angoissée, jusqu'à ce qu'elle puisse y aller seule. Elle fait le parallèle avec la lecture, où beaucoup de gens ont peur des livres, les associant à un devoir scolaire. Elle insiste sur le fait qu'il faut se faire confiance, avoir le droit de tout ressentir, y compris rien, face à une œuvre.
Concernant l'intelligence artificielle, qu'elle ne connaît pas, elle est sidérée que des maisons d'édition emploient des personnes pour détecter les passages écrits par IA. Pour elle, confier l'écriture à une machine, c'est ne pas avoir compris ce qu'est être auteur. L'écriture est difficile mais passionnante, et elle ne se priverait pour rien au monde de ce plaisir, car c'est le chemin qui compte plus que le résultat.
Enfin, elle décrit son quotidien d'écrivain comme un équilibre entre la "grotte" de l'écriture solitaire, où elle "racle son son" pendant quatre heures chaque matin, et les moments de promotion où elle rencontre le public. L'écriture est essentielle et ne connaît aucune interruption, même en vacances ou face à des événements tragiques. Elle réaffirme sa volonté que ses écrits non publiés ne soient pas publiés après sa mort.