
Forum d'affaires Guinée-France 2026 | Panel Innovation et Technologie
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Le numérique est présenté comme un levier essentiel de transformation économique, reposant sur l'appropriation des usages, le développement des infrastructures et la montée en puissance de la data comme ressource stratégique. Cette table ronde vise à dresser un état des lieux de la transformation numérique en Guinée, à identifier les freins persistants et à proposer des leviers d'action pour accélérer la croissance.
**Les Infrastructures Numériques en Guinée : Atouts et Défis**
Stéphane, intervenant sur les infrastructures numériques, souligne que ce secteur est à la fois créateur d'emplois et d'investissements, mais aussi un moteur de transformation pour tous les segments d'activité, de l'agriculture à l'énergie en passant par le transport, y compris dans le secteur minier où la connectivité est indispensable pour la gestion logistique et la sécurité. Il rappelle que la connectivité est le socle de la transformation d'un pays et que cette dimension est intégrée dans les plans stratégiques comme Simandou 2040.
La Guinée possède des atouts considérables : une position géographique stratégique entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne, propice aux routes numériques ; un potentiel d'énergie décarbonée grâce à ses ressources hydrauliques, essentiel pour l'hébergement des données (data centers) ; une démographie en forte croissance avec une jeunesse avide de technologie ; et une volonté politique affichée de créer un cadre favorable aux investissements.
Cependant, des défis majeurs subsistent. Le marché est très concentré, avec Orange dominant plus de 80% des parts de marché, ce qui pose un problème de déséquilibre. L'opérateur dispose d'environ 2600 tours mobiles, contre moins de 1000 pour tous les autres opérateurs combinés. Le réseau backbone national, bien qu'existant avec ses 4500 km, est insuffisant par rapport à la densité et à l'étendue du pays. Il faudrait doubler cette capacité pour atteindre les standards régionaux. 12 provinces sur 34 ont encore moins de 50% de leur population couverte par le téléphone mobile, nécessitant une accélération pour desservir ces zones, les services publics et les entreprises.
Un autre point de fragilité est la dépendance à un seul câble sous-marin, alors que des pays voisins en ont 5 à 6. La coupure de ce câble entraînerait l'arrêt d'Internet en Guinée, un risque inacceptable pour une économie de plus en plus numérisée. La résilience exigera des investissements supplémentaires, notamment dans un deuxième câble sous-marin et le renforcement des connexions terrestres.
**La Guinée de Fibre Optique et l'Accélération de la Digitalisation**
Lionel, représentant la Guinée de Fibre Optique (GFO), confirme l'importance cruciale de l'infrastructure, en particulier de l'énergie, sans laquelle aucune digitalisation n'est possible. GFO est le premier opérateur de fibre optique en Guinée, créé suite au constat que les opérateurs mobiles et les fournisseurs d'accès à Internet existants ne pouvaient pas seuls supporter le développement d'une économie numérique.
GFO a été créée sur un modèle innovant, associant un investisseur privé local (Muna Group Technologies) et une structure publique (Électricité de Guinée). Ce partenariat permet de réduire les coûts de déploiement de la fibre optique de 30 à 40% en utilisant les poteaux électriques existants. En trois ans et demi, GFO a déployé 4500 km de fibre optique, avec l'objectif de couvrir les 33 préfectures d'ici décembre 2027.
Lionel observe une réelle dynamique de digitalisation, tant dans le secteur public que privé. L'État s'investit via des licences, un cadre réglementaire et des incitations, mais aussi en mettant à disposition son patrimoine (EDG). De grandes entreprises guinéennes, considérées comme des PME au niveau mondial, se structurent, lèvent des financements et ont besoin du cloud, des ERP et de la data. La fibre optique est la "route" qui leur permet de se déployer.
**La Donnée : Nouvelle Infrastructure et Levier de Transformation**
Yaya Silla, expert en données, souligne que la transformation numérique ne se limite pas à l'infrastructure physique ; la data est une nouvelle infrastructure invisible et une ressource stratégique. La capacité d'un État à exploiter ses données est cruciale pour créer un impact économique réel. La Guinée, avec une population jeune et active sur les outils numériques, génère une quantité massive de données, qui peuvent devenir des outils puissants pour la prise de décision des gouvernants et l'accompagnement des politiques publiques.
L'exemple de l'Arabie Saoudite illustre comment la digitalisation, soutenue par l'État, a permis d'optimiser les politiques publiques, de réduire la fraude et de transformer le pays. En Côte d'Ivoire, l'analyse de données a aidé le ministère des Finances à réduire la fraude et à augmenter l'assiette fiscale, et a permis de mieux connaître les infrastructures réalisées pour orienter les décisions de développement. La donnée rend les États plus puissants et nécessite des sachants pour en tirer parti.
**Les Freins à la Transformation Numérique**
Les freins identifiés sont multiples :
* **Cas d'usage et ROI :** Les entreprises, publiques comme privées, ne perçoivent pas toujours immédiatement le retour sur investissement de l'usage de la data. Il faut commencer petit et viser des "quick wins" pour démontrer la valeur ajoutée.
* **Capital humain et formation :** Le manque de compétences est un frein majeur. Il est essentiel de rapprocher les centres de formation des entreprises et de former la jeunesse aux métiers de la donnée, même sans diplôme académique élevé.
* **Infrastructures :** Bien que des avancées soient notables, l'insuffisance de la couverture mobile et du réseau fibre optique, ainsi que la fragilité des connexions internationales (câble sous-marin unique), restent des obstacles.
* **Régulation et cadre juridique :** Bien que des licences soient délivrées, le cadre réglementaire doit évoluer pour permettre la croissance de tous les acteurs et assurer la sécurité des investissements.
* **Abordabilité (Affordability) :** Le coût de l'accès au numérique est encore trop élevé pour de nombreux foyers africains par rapport à leur revenu, contrairement à l'Europe où le numérique représente une part plus faible du budget.
* **Écosystème :** La transformation numérique est un problème d'écosystème impliquant les sphères publique, privée, technique, humaine, financière et de formation.
**Leviers de Croissance et Potentiel**
Les axes de croissance et le potentiel sont considérables si les conditions sont alignées :
* **Partenariats :** Les partenariats public-privé, entre entreprises, et entre universités et centres de formation sont cruciaux. La coopération internationale et l'accompagnement par des structures comme Business France et BPI sont également importants.
* **Formation et montée en compétences :** Former la jeunesse au codage, à la robotique et à l'IA dès le plus jeune âge est un investissement pour l'avenir. L'Afrique, sans passif historique, a un potentiel d'innovation élevé.
* **Souveraineté numérique :** Il s'agit de développer localement la capacité de maintenir les réseaux, de concevoir des solutions, d'héberger les données et de développer l'algorithmique avec des savoir-faire locaux.
* **Sécurité des investissements :** Assurer un cadre juridique stable et des règles équitables pour tous les acteurs est fondamental pour attirer et pérenniser les investissements.
* **Réduction des coûts :** Mutualiser les infrastructures (énergie, routes, fibre optique) et raisonner en logique de masse est essentiel pour rendre le numérique abordable et favoriser les usages.
Le plan Simandou 2040, avec le numérique comme pilier, offre une feuille de route pour une transformation structurelle de l'économie guinéenne. La clé réside dans l'appropriation des paramètres, la volonté de créer un impact socio-économique, la coopération et la confiance mutuelle entre les acteurs, permettant de construire un écosystème dynamique, de réduire les coûts, de générer de l'emploi et d'assurer une meilleure connexion au monde pour une croissance partagée. La "résilience", l'"abordabilité" et la "souveraineté" (RAS) sont les mots d'ordre pour accélérer cette transformation.