
Défense : le boom ne fait que commencer (ce que vous devez savoir avant d’investir) - Serge Weinberg
Audio Summary
AI Summary
Cet épisode de La Martingale reçoit Serge Vinbert, fondateur de Verbert Capital Partners et du fonds Irénée, pour discuter des investissements dans le secteur de la défense et des changements profonds qui le traversent.
L'invité, passionné de longue date par les sujets de défense, a ressenti le besoin d'agir fin 2019, début 2020, face à une montée des risques géopolitiques et une hostilité croissante dans le milieu de l'investissement à l'égard de ce secteur, alors considéré comme "pas fréquentable", au même titre que la pornographie ou l'alcool, en raison des critères ESG. Piqué au vif, il a décidé de créer un fonds dédié à la défense.
Le contexte a radicalement changé avec la guerre en Ukraine en février 2022. Cet événement brutal a réveillé la prise de conscience d'une nécessaire défense, même si le monde n'est pas "en état de guerre" ni "en état de paix", mais dans une "situation intermédiaire très nouvelle". La doctrine de la paix à tout prix, alimentée par les "dividendes de la paix", a volé en éclats.
L'intervention de Donald Trump, notamment son discours à Munich en janvier 2024, a accentué la pression sur les Européens pour qu'ils assument davantage leur propre défense, remettant en question le partage des coûts au sein de l'OTAN. Cette situation confronte l'Europe à son destin et à la nécessité de renforcer son autonomie stratégique.
Ces changements politiques ont des répercussions financières majeures. Le réarmement n'est plus seulement une question de quantité, mais aussi de qualité et de technologie. L'émergence de nouvelles armes, comme les drones, bouleverse les équilibres. Un drone, potentiellement détruit pour quelques milliers d'euros, peut neutraliser un char valant des millions. Cela redéfinit la valeur des équipements et la nature du conflit.
Le paysage de l'industrie de défense est marqué par une fragmentation européenne (170 systèmes d'armes contre 30 aux États-Unis) qui engendre une inefficacité et des coûts élevés, contrastant avec la concentration américaine. Cette dispersion européenne est un frein à la production de masse et à la compétitivité. Parallèlement, le secteur regorge de petites et moyennes entreprises (4500 en France) souvent fondées par des ingénieurs, qui peinent à se consolider ou à se développer.
C'est dans ce contexte qu'intervient le fonds Irénée, géré par Verbert Capital Partners, qui investit dans des sociétés matures du secteur de la défense. L'objectif est de soutenir l'autonomie stratégique française et européenne, en s'interdisant de céder des participations à des intérêts non conformes. Ces investissements se font dans le "private equity", sur des sociétés non cotées, souvent des entreprises réalisant des dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires.
Les contraintes du secteur sont importantes : qualification des produits, contrôle de l'exportation, processus longs. Le principe de base est que l'exportation est interdite par défaut et nécessite des autorisations interministérielles rigoureuses. Cela limite potentiellement les acquéreurs et la valorisation.
Les grandes tendances actuelles incluent l'éruption des drones, qui transforment l'équilibre des forces, et la "dissuasion du faible au fort" dans le domaine conventionnel. L'hybridation de la guerre, où les frontières entre paix et guerre s'estompent, rend les économies interdépendantes et vulnérables. L'exemple de Starlink illustre cette interconnexion et cette fragilité potentielle.
L'espace est devenu un nouveau champ de conflictualité, avec une augmentation massive des lancements de satellites par des acteurs comme SpaceX, posant des problèmes d'encombrement et de capacité de destruction.
Face à ces défis, la nécessité d'une collaboration européenne est primordiale. Des initiatives comme Airbus ou MBDA montrent que des succès sont possibles, mais la susceptibilité nationale et les rivalités persistent. Une vision européenne est nécessaire pour construire des infrastructures et des moyens à la hauteur des enjeux.
Dans cette dynamique, le secteur de la défense est appelé à une accélération industrielle sans précédent. L'innovation, notamment dans l'électronique et les logiciels, est clé. Le rythme de développement des drones, par exemple, est exponentiel, passant de quelques milliers en 2022 à des millions prévus d'ici 2026. Cela pose la question de la production de masse : il ne s'agit plus de constituer des stocks qui deviendront rapidement obsolètes, mais de développer la capacité à produire rapidement ce qui est nécessaire.
L'interconnexion de tous les acteurs sur le champ de bataille, via des boucles en temps réel, devient essentielle. La cyberdéfense, la lutte contre la détection et la neutralisation sont également primordiales.
Pour les investisseurs, le secteur de la défense présente un intérêt croissant. L'équipe d'Irénée est composée d'investisseurs et d'ingénieurs, et le fonds s'appuie sur un comité stratégique d'experts reconnus. L'objectif est de développer les entreprises dans lesquelles ils investissent, en privilégiant la croissance et la consolidation.
Concernant les perspectives pour les grands acteurs traditionnels comme Thales ou Dassault, ils restent technologiquement forts et acquièrent des sociétés innovantes. Cependant, le rythme de l'innovation, notamment dans les drones, pourrait rebattre les cartes, rendant des acteurs plus agiles potentiellement plus valorisés.
Face à l'incertitude et à la vulnérabilité globale, il est crucial de raisonner en termes de "panoplie" d'armes et de capacités, plutôt que d'exclusivité. Les armes traditionnelles comme les missiles balistiques ou hypersoniques conservent leur importance stratégique, notamment pour la frappe en profondeur et la dissuasion.
Pour les jeunes investisseurs n'ayant pas les moyens d'investir dans des fonds de private equity, la clé est l'accumulation d'informations et la réflexion sur les macro-tendances, en privilégiant la lecture des journaux et l'analyse des dynamiques de fond.
Le fonds Irénée, avec un ticket d'entrée de 100 000 euros, est destiné aux investisseurs professionnels. Il est prévu un fonds plus petit pour le capital développement et un fonds "evergreen" potentiellement accessible à des tickets plus modestes. Les conditions typiques incluent des frais de gestion de 2% et une commission de performance de 20%, avec une durée de vie de 10 ans, mais une mobilisation des fonds moyenne de 5 ans. Il n'y a pas de frais d'entrée.
Un véhicule intéressant pour les particuliers est le fonds BPI Défense, accessible dès 500 euros, lancé pour soutenir massivement les entreprises stratégiques françaises du secteur.
En conclusion, le secteur de la défense est en pleine mutation, confronté à des défis technologiques, géopolitiques et économiques sans précédent. Il offre des opportunités d'investissement pour ceux qui sauront analyser les tendances et s'adapter à un environnement en constante évolution, tout en soutenant la souveraineté stratégique de la France et de l'Europe. La nécessité d'une approche européenne coordonnée est plus forte que jamais pour faire face aux menaces et aux déséquilibres mondiaux.