
Tootle of a Devilish Song
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Le yodel, cette technique de chant distinctive, est profondément enraciné dans la culture suisse, particulièrement visible lors d'événements comme le Yodelerfest à Bâle. Des personnes comme Anita Feliger, qui yodle depuis toujours, et des novices comme Francisco Morgan et Gabriella Santa Maria, participent à cette célébration d'une tradition folklorique ancestrale. Le yodel, caractérisé par un changement physiologique de registre vocal, existe dans diverses cultures mondiales, comme le ter en Iran ou le kremanuli en Géorgie.
Bien que ses origines précises dans les Alpes soient floues, des documents du 4ème siècle et du 16ème siècle décrivent des chants alpins. Yannik Wei, musicologue, suggère que les premiers yodleurs étaient probablement des bergers, utilisant le chant pour communiquer sur de longues distances, appeler le bétail ou lors de cérémonies religieuses. Le yodel était aussi une forme de divertissement personnel.
Au 18ème et 19ème siècles, le yodel a connu une transformation majeure. Les voyages des élites européennes dans les Alpes ont transformé le yodel pastoral en une performance touristique. Les yodleurs ont commencé à intégrer le yodel dans des chansons, ajoutant des paroles et portant des costumes traditionnels pour accentuer l'exotisme. Cette popularité a cependant aussi conduit à une certaine lassitude, comme le notait Mark Twain.
Malgré cela, le yodel a fasciné les touristes, qui ont cherché à le transcrire et à le diffuser. D'abord une tradition orale, le yodel a finalement été noté, permettant sa diffusion en Europe et, de manière plus significative, aux États-Unis.
Aux États-Unis, le yodel est arrivé au début du 19ème siècle avec des troupes de chanteurs européens. Bien que les Américains connaissaient déjà des techniques vocales similaires, comme le "field holler" des esclaves, le style alpin distinctif, avec ses performances costumées, a rapidement conquis le public. Des imitateurs américains, qu'ils soient blancs ou noirs, ont intégré le yodel dans divers spectacles, des minstrel shows au vaudeville, le mélangeant à d'autres influences musicales.
C'est Jimmy Rogers, un cheminot et musicien du Mississippi, qui a propulsé le yodel vers de nouveaux sommets. En 1927, il a enregistré "T for Texas", une chanson originale mêlant le blues, qu'il avait côtoyé en travaillant avec des musiciens noirs, et le yodel alpin. Ce mélange unique a donné naissance à un nouveau genre, ce que nous appelons aujourd'hui la musique country. Jimmy Rogers est devenu une superstar, vendant des millions de disques et étant reconnu comme le père de la musique country. Il a enregistré de nombreux "blue yodels", y compris un avec Louis Armstrong.
D'autres artistes ont suivi, intégrant le yodel dans leurs chansons. Les sœurs Durich sont devenues populaires à la radio dans les années 1930, et Gene Autry, le "cowboy chantant", a popularisé le yodel à Hollywood. Bien que le yodel alpin pur soit moins présent dans la musique country moderne, le "vocal flip", ce changement de registre, reste un élément essentiel, transmettant l'émotion du "cowboy solitaire". Hank Williams, par exemple, a utilisé cette technique dans "Lovesick Blues".
Paradoxalement, alors que le yodel évoluait et se diversifiait aux États-Unis, il est resté très traditionnel en Suisse. Dans les années 1940, pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse a utilisé le yodel comme un symbole de son identité nationale, se distinguant de l'Allemagne nazie. Un manuel de yodel publié en 1943 a standardisé le style suisse, éradiquant ce qui était considéré comme "non-suisse". Cette réglementation a limité la diversité du yodel suisse pendant des décennies.
Cependant, un regain d'intérêt pour le yodel est apparu récemment en Suisse, particulièrement chez les jeunes générations. Nadia Ras, qui dirige un programme universitaire de yodel, encourage l'innovation tout en respectant la tradition. Ses étudiants explorent l'histoire du yodel, écoutent des enregistrements anciens et écrivent de nouvelles compositions. Des artistes comme Andrea Cout et Vagamundos mélangent le yodel avec le jazz, la musique classique ou le reggaeton, réinventant cette tradition.
Cette nouvelle vague d'expérimentation en Suisse rappelle la trajectoire du yodel aux États-Unis, où il a été transformé par des artistes comme Jimmy Rogers. Les premières enregistrements connus de yodel, datant des années 1890, ont été réalisés aux États-Unis, soulignant la précocité de son adoption et de son adaptation.
L'histoire du yodel révèle également l'effacement des contributions d'artistes noirs à l'origine de la musique country. Des artistes comme Clarence Williams, Sarah Martin et Eva Taylor ont exploré le mélange de blues et de yodel avant Jimmy Rogers, mais n'ont pas bénéficié du même succès commercial.
En fin de compte, le yodel est une technique vocale incroyablement polyvalente et amusante, capable de traverser les cultures et les époques, tout en étant constamment réinventé par de nouvelles générations d'artistes.