
Regardez ça avant d'acheter de l'or - Clémentine Cazalets
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L'or, traditionnellement perçu comme une valeur refuge, a connu des performances impressionnantes ces dernières années, avec un cours multiplié par près de quatre en dix ans, passant de 1150 € en 2016 à 4440 € début septembre 2026. Cette performance rivalise même avec celle du S&P 500 sur le long terme, défiant la corrélation négative souvent supposée entre les actions et l'or.
Clémentine Casalé, économiste métaux précieux à la Monnaie de Paris, explique que l'or est un actif qui suscite un intérêt croissant chez les investisseurs, malgré une volatilité accrue ces dernières années, avec des pics à 5500 € et des chutes à 4000 € en quelques mois. Elle note que le retour des investisseurs rend le marché plus "sportif".
La Monnaie de Paris, dont la mission principale est de frapper les pièces de monnaie, s'est lancée il y a quelques années dans le "bullion", c'est-à-dire l'or d'investissement, un marché qu'elle suit de près. Elle a récemment lancé son propre produit, des pièces d'or d'investissement appelées "Marianne", disponibles en version physique et numérique. Ces pièces, au design moderne, sont proposées en différentes tailles, du dixième d'once à l'once, avec des prix allant de 426 € à 3939 €.
La prime sur ces pièces est la plus faible possible, couvrant les coûts de commercialisation, de fabrication et la marge de la Monnaie de Paris. Elle est plus élevée pour les petites pièces en pourcentage, car le coût de production est similaire quelle que soit la taille de la pièce. Cette prime est classique et ne doit pas être confondue avec celle des pièces de collection, qui peut atteindre 30 % au-dessus de la valeur du métal. Le cours de ces pièces est actualisé en permanence sur le site de la Monnaie de Paris et bloqué pendant cinq minutes lors d'un achat.
L'augmentation spectaculaire du cours de l'or depuis 2022 est principalement attribuée à plusieurs facteurs. La guerre en Ukraine et les sanctions imposées à la Russie ont mis en lumière la dépendance de nombreux pays au dollar américain. Craignant une restriction d'accès à cette monnaie, de nombreuses banques centrales ont cherché à diversifier leurs réserves avec des actifs "apolitiques", et l'or s'est imposé comme la seule option viable.
En conséquence, les banques centrales ont doublé leurs achats d'or, passant d'environ 500 tonnes par an avant 2022 à plus de 1000 tonnes par an depuis. Ces achats représentent 20 % de l'offre mondiale d'or. Des pays comme la Chine, l'Inde, la Russie, la Turquie, la Pologne et la République tchèque sont devenus des acheteurs majeurs. Contrairement aux investisseurs spéculatifs, les banques centrales achètent de l'or pour le conserver à long terme comme réserve stratégique, ce qui soutient durablement les prix.
En plus des achats des banques centrales, les conflits au Moyen-Orient et les tensions commerciales ont créé un environnement géopolitique et économique incertain, favorisant l'or en tant que valeur refuge. L'année dernière, les investisseurs particuliers sont également revenus sur le marché, poussés par la peur de manquer (FOMO) et l'anticipation d'une baisse des taux d'intérêt, ce qui rend l'or plus attractif que les obligations souveraines. Ces facteurs combinés ont entraîné une hausse de plus de 65 % du cours de l'or en dollars l'année dernière.
Cependant, le marché de l'or est également sujet à des montagnes russes. Par exemple, la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Fed, perçu comme un "faucon", a entraîné une correction. De même, la guerre en Iran, qui aurait normalement dû favoriser l'or, a paradoxalement provoqué une chute des prix. En effet, la hausse des prix du pétrole et l'inflation qui en a découlé ont fait craindre une augmentation des taux par la Fed, rendant les obligations plus attractives que l'or pour les investisseurs.
La décision de la Fed concernant les taux d'intérêt est un facteur déterminant pour le cours de l'or. Les marchés sont actuellement très divisés sur l'issue de la prochaine réunion, ce qui est rare et témoigne d'une grande incertitude. Une hausse des taux serait négative pour l'or, tandis qu'une baisse le favoriserait.
La numérisation des monnaies et la capacité des États-Unis à sanctionner des pays en coupant l'accès au dollar ont renforcé l'attrait de l'or en tant qu'actif souverain. L'or, n'appartenant à personne et étant physiquement échangeable, offre une protection contre ce type de contrôle. Bien que des tentatives passées de réquisitionner l'or aient eu lieu (par exemple aux États-Unis dans les années 30), une interdiction de l'or aujourd'hui semble improbable.
La production d'or est un autre facteur clé. La production minière annuelle est d'un peu plus de 3000 tonnes, complétée par environ 1500 tonnes de recyclage. L'or, étant inaltérable, est entièrement recyclable. Cependant, la production minière stagne en raison du manque de nouvelles découvertes et des difficultés croissantes liées à la réglementation et à l'impact environnemental.
Sur le très long terme (25 ans), l'or a montré une performance annuelle similaire au S&P 500 (un peu plus de 10 % par an), mais avec des dynamiques différentes. La corrélation négative entre l'or et les actions n'est pas toujours vraie. Par exemple, ces dernières années, les actions américaines ont été stimulées par l'IA et la technologie, tandis que l'or a été soutenu par les achats des banques centrales et les troubles géopolitiques. Ces deux phénomènes indépendants ont permis aux deux actifs de monter simultanément.
Pour ceux qui s'inquiètent d'un retournement du marché de l'or, le principal risque serait que les banques centrales arrêtent d'acheter ou, pire, commencent à vendre leurs réserves. Cependant, des enquêtes auprès des banques centrales indiquent qu'elles ont l'intention de continuer à augmenter la part de l'or dans leurs réserves, le considérant comme une valeur refuge essentielle en période de crise.
L'or est un marché énorme, avec un volume de transactions journalières très important, se classant parmi les 10 premiers actifs mondiaux échangés. Outre les banques centrales et les particuliers qui achètent de l'or physique, il existe des produits "papier" comme les ETF (fonds indiciels) et les produits dérivés (contrats à terme, forwards) utilisés par les industriels pour bloquer les prix, mais aussi par les fonds d'investissement pour la spéculation. Il est important de distinguer les ETF adossés à de l'or physique de ceux qui sont synthétiques ou qui investissent dans des actions de sociétés minières, ces derniers étant plus risqués.
La Monnaie de Paris propose un produit hybride avec ses pièces "Marianne". Les clients peuvent acheter et vendre en ligne, bénéficiant de la flexibilité du numérique, tout en ayant la possibilité de se faire livrer la pièce physique s'ils le souhaitent. Des frais de conservation annuels sont appliqués, mais ils sont généralement inférieurs à ceux d'un coffre en banque.
La fiscalité de l'or physique est avantageuse en France. Il n'y a pas de TVA à l'achat. À la revente, deux régimes existent : soit une taxe de 11,5 % sur le prix de vente (régime des métaux précieux), soit une imposition sur la plus-value (36 % au début, dégressif après deux ans de détention, et nulle après 22 ans), à condition de pouvoir prouver la date et le prix d'achat. La Monnaie de Paris encourage la conservation des factures pour bénéficier de ce régime avantageux, incitant ainsi à une approche d'investissement à long terme.
L'or n'est pas totalement inutile ; environ la moitié de la production historique est allée à la bijouterie. Cependant, en 2025, cette part est tombée à 33 % en raison de la hausse des prix. L'or de bijouterie n'est jamais pur (généralement 75 % d'or) car l'or pur est trop malléable.
L'argent est un autre métal précieux, souvent considéré comme une alternative plus accessible à l'or. Son cours suit généralement celui de l'or, mais avec une volatilité amplifiée. Une once d'argent coûte environ 70-80 dollars, contre 4400 dollars pour l'or. Le marché de l'argent est beaucoup plus petit et donc plus volatile.
L'idée reçue la plus dangereuse sur l'or est qu'il s'agit d'une valeur sûre où l'on ne peut jamais perdre d'argent. C'est faux, comme en témoigne la volatilité récente. L'or est plutôt un actif à conserver sur le long terme, pour diversifier un portefeuille ou comme une "assurance" en cas de bouleversement économique majeur. Les recommandations générales suggèrent d'allouer entre 5 % et 10 % de son portefeuille à l'or, en utilisant de l'argent dont on n'aura pas besoin à court terme.
Le marché de l'or est devenu plus transparent et concurrentiel grâce à internet et à la multiplication des boutiques. Il est désormais plus facile de se renseigner sur les prix et la qualité des produits.
Clémentine Casalé, pour sa part, investit son argent à long terme dans des actions (via un PEA, diversifié sur des fonds européens et mondiaux) et maintient une liquidité sur des livrets pour l'argent dont elle a besoin à court terme. Elle souligne l'importance d'un horizon d'investissement long terme pour l'or, le considérant comme un patrimoine à transmettre plutôt qu'un outil de spéculation.