
JANCOVICI : SON PLAN POUR SAUVER LA FRANCE DU CHAOS CLIMATIQUE
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Dans un monde fini, marqué par des limites, il devient impératif de faire des choix, une réalité que le monde politique actuel peine à intégrer, persistant à promettre l'impossible : emploi, pouvoir d'achat et environnement. Cette approche, héritée d'une époque d'abondance, est une illusion. Il est urgent d'adopter de nouvelles méthodes de délibération, idéalement basées sur la concertation, pour éviter la brutalité et l'autoritarisme.
La situation climatique s'aggrave d'année en année, avec des sécheresses et des canicules qui s'accélèrent. Ce que nous vivons aujourd'hui est le résultat d'un processus évolutif en cours, et même avec des actions immédiates, la situation continuera d'évoluer en raison de l'accumulation de CO2 dans l'atmosphère. L'été 2023 a marqué une prise de conscience accrue du climat, comme en témoigne l'explosion des recherches sur Google Trends. Cependant, la peur est que cette prise de conscience soit éphémère, s'estompant avec l'arrivée de l'automne et de l'hiver, ou face à l'actualité. Les démocraties, par leur nature court-termiste, peinent à aborder des problèmes de long terme comme le climat.
L'humain, à l'instar du règne animal et végétal, est programmé biologiquement pour maximiser les ressources en minimisant l'effort. Cette pulsion d'accumulation, autrefois un facteur de survie, est aujourd'hui exacerbée par la technologie, menant à une insatiabilité sans fin. Ce n'est pas un problème technique, mais bien un problème biologique, spirituel, lié aux valeurs. La solution ne réside pas dans la technologie, mais dans le sens, les valeurs et d'autres ressorts humains comme la curiosité, qui pousse à l'exploration de nouvelles ressources, et le besoin d'appartenance sociale, qui structure nos comportements à travers des codes liés au statut et à l'image.
Ces ressorts peuvent être mobilisés pour infléchir collectivement le comportement de notre espèce. L'humain est capable du meilleur comme du pire, protégeant son groupe tout en ostracisant les "autres". Dans un monde où les ressources se raréfient et où le climat se déstabilise, le risque de segmentation et de polarisation augmente. Il est crucial de trouver un plan, des propositions où chacun trouve sa place, qui soient réalistes et donnent une direction collective en phase avec l'époque.
Le constat est que les politiciens ne sont pas la première source de solution, car ils sont souvent le reflet des priorités et des signaux envoyés par la population. La solution doit venir de la société civile. Le Shift Project, créé en 2010, travaille déjà avec les acteurs ayant un levier sur la société (dirigeants économiques, cadres, hauts fonctionnaires, enseignants).
Une nouvelle initiative, baptisée "Incomodo", vise à s'adresser directement à "monsieur et madame tout le monde" en lien avec la prochaine élection présidentielle. L'idée est de créer une assemblée citoyenne de 150 personnes tirées au sort, représentatives de la société française (âge, catégorie socio-professionnelle, genre, lieu de résidence). Cette assemblée sera confrontée à des dilemmes sur lesquels le monde politique patine, comme le choix entre pouvoir d'achat et emploi.
Un exemple concret est le dilemme entre la réindustrialisation de la France (et donc la création d'emplois locaux) et le coût des produits. Si l'on fabrique en France, les produits sont plus chers, ce qui impacte le pouvoir d'achat. Si l'on continue d'importer, les emplois restent à l'étranger, menaçant à terme notre propre emploi et pouvoir d'achat. Le monde politique ne présente pas ces choix de manière transparente. L'assemblée citoyenne aura six week-ends pour réfléchir, convoquer des experts, auditionner des responsables, et arriver à des propositions sur l'optimum pour le pays.
Ces contradictions existent parce que nous touchons aux limites. Le monde politique continue de raisonner avec une logique d'abondance, promettant tout à la fois. "Incomodo" veut dire aux citoyens : "Nous vivons dans un monde compliqué où l'on ne peut pas tout avoir. Vous êtes intelligents, vous le comprendrez si vous prenez le temps de le faire." L'objectif est de mettre les citoyens en situation de responsabilité pour qu'ils proposent des solutions. L'espoir est que les conclusions de cette assemblée soient suffisamment puissantes pour être entendues par les candidats à l'élection présidentielle et qu'ils en tiennent compte dans leurs programmes.
C'est une première mondiale, où les citoyens s'emparent de la parole avant l'élection pour dire sur quoi ils peuvent s'accorder. Au-delà de l'assemblée, une plateforme digitale permettra à un grand nombre de personnes de s'associer au débat : suivre, poser des questions, traiter les dilemmes, organiser des débats locaux. L'idée est de nourrir une attitude collaborative, responsable et constructive de la part de la population, qui se voit trop souvent offrir des moyens de résignation (le vote) ou de protestation (manifestations, pétitions).
Le vote est aujourd'hui perçu comme un acte de résignation, où personne n'adhère entièrement aux propositions d'un candidat. L'abstentionnisme est élevé et une majorité de Français ne se reconnaissent dans aucun candidat. Cet écart croissant entre la population et ses institutions élues est un poison pour la démocratie. Le projet "Incomodo" vise à permettre la construction et l'expression, plutôt que la résignation ou la protestation.
Le projet sera lancé par une campagne de financement participatif sur Ulule. L'objectif principal n'est pas financier (les trois quarts des fonds sont déjà acquis), mais d'obtenir un maximum de soutiens symboliques (1 euro par personne). 77% des Français soutiennent les assemblées citoyennes. L'ambition est de dépasser les 36 000 soutiens du précédent record du Shift Project, voire d'atteindre 600 000, un nombre supérieur aux effectifs des plus grands partis politiques.
Ce projet n'est en aucun cas un tremplin électoral ou l'embryon d'un parti politique. Son but est de favoriser une nouvelle manière de vivre la démocratie, qui est en difficulté face aux limites physiques. Il s'agit de concilier la démocratie avec une planète aux dimensions finies. Le financement participatif par 1 euro symbolique est une manière de compter les soutiens et de démontrer la force du mouvement.
Le processus est soutenu par une dizaine de personnalités de la société civile, comme Thierry Lhermitte, McFly et Carlito, Laurent Hénart, François Gabart, Alain Aspect (prix Nobel de physique), Yasmine Belkaïd (directrice générale de l'Institut Pasteur) et Caroline Hilaire Le Branchu (patronne d'une conserverie bretonne). L'objectif est d'avoir des soutiens très diversifiés, du prix Nobel au saltimbanque, pour que tout le monde se reconnaisse dans cette démarche. Les "vedettes" du projet seront les citoyens participants à l'assemblée, pas les organisateurs.
L'initiative répond à un besoin crucial dans un monde en déstabilisation géopolitique, avec des chaînes de valeur instables et des chocs de spiritualité. Le climat n'est qu'un symptôme d'un dysfonctionnement plus large du système que nous avons mis en place, qui fonctionnait dans un monde sans limite mais qui échoue dans un monde fini. Il faut de nouvelles manières de délibérer et d'avancer, dans la douceur et la concertation, pour éviter la brutalité et l'autoritarisme, comme l'histoire nous l'enseigne.
Le projet "Incomodo" n'est pas contre les politiques, mais vise à les rendre meilleurs en proposant une nouvelle forme de participation citoyenne. Il ne s'agit pas d'imposer des décisions, mais de créer un espace où les citoyens peuvent travailler collectivement à des solutions. La confiance envers les maires est plus élevée car on les voit travailler, contrairement aux politiciens plus éloignés. L'assemblée citoyenne vise à recréer cette confiance et à favoriser la construction collective.
L'expérience montre que des citoyens formés sur les enjeux sont prêts à des changements importants. L'assemblée citoyenne, en réunissant 150 personnes qui ne se connaissent pas, est un moyen de créer une envie collective de faire quelque chose, de construire ensemble. L'espoir est que les partis politiques intègrent ces propositions dans leurs programmes et que les médias confrontent les candidats aux volontés des citoyens.
L'assemblée citoyenne terminera ses travaux en février, laissant deux mois avant l'élection d'avril pour que les médias s'emparent des conclusions et interpellent les candidats, en leur demandant non seulement sur quoi ils sont en désaccord, mais aussi sur quoi ils s'accordent. L'objectif est de montrer que des personnes d'horizons différents peuvent se retrouver sur des sujets de fond et faire société.
Cette initiative est complémentaire du Shift Project, mais se situe sur un autre plan : celui des modalités de dialogue et de la création d'un désir collectif d'agir. Elle vise à inspirer les gens à faire des choses ensemble, à se parler et à construire. Contrairement à la Convention Citoyenne pour le Climat, qui émanait du pouvoir, "Incomodo" est une initiative citoyenne, qui s'invite dans la campagne pour prendre acte de la complexité du monde et définir collectivement les priorités.
Jean-Marc Jancovici, en tant que membre des 60% de Français qui ne savent pas pour qui voter, ne répondra pas à la question de savoir quel parti politique se rapproche le plus de ses espoirs, afin de préserver l'impartialité du projet "Incomodo". Il s'engage même à ne rencontrer aucun candidat. Le Shift Project, de son côté, réalisera une analyse qualitative et de cohérence des programmes politiques par rapport aux limites planétaires.
L'appel est lancé à tous les citoyens : soutenez "Incomodo" avec un euro symbolique, participez aux débats en ligne et localement. Cette initiative citoyenne, qui s'invite dans la campagne présidentielle de 2027, a le potentiel de changer la manière dont la démocratie est vécue en France, et par ricochet en Europe et dans le reste du monde.