
Encore deux mois et la crise sera pire qu'en 1929 - Arthur Keller
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La situation mondiale actuelle est très préoccupante, avec des risques de crise et de dépression économique à l'échelle mondiale qui pourraient dépasser celle de 1929 si la situation actuelle perdure plusieurs mois. Un blocage prolongé du détroit d'Ormuz, même de quelques semaines, pourrait entraîner des perturbations d'approvisionnement en pétrole et en gaz pour plusieurs années, avec des conséquences bien plus graves que les chocs pétroliers des années 70. Si cela dure plus d'un an, nous entrons dans l'inconnu total. Déjà deux mois de blocage pourraient faire grimper le prix du baril à 150 dollars, réduisant le pouvoir d'achat des ménages français de centaines d'euros par mois.
Arthur Keller, expert en sécurité globale des territoires et organisations face aux risques systémiques, souligne que le système actuel est en crise et se disloquera, il ne peut pas continuer comme ça. Il a longtemps prévenu de risques d'affrontements armés avec la Russie et d'un possible blocage du détroit d'Ormuz, des scénarios qui semblaient lunaires il y a quelques années. Il admet avoir eu de la chance que ces prévisions se réalisent, n'ayant pas de don, mais ayant élaboré des scénarios cohérents avec la dynamique du système. Il insiste sur le fait que ses avertissements ne sont pas des prédictions, mais des analyses de risques qui se concrétisent.
Sa méthode d'analyse repose sur une approche systémique, reliant de nombreuses tendances écologiques, économiques et sociales. Il met en avant une capacité à constamment remettre à jour ses informations, contrairement à beaucoup qui peinent à admettre leurs erreurs ou à hiérarchiser les données face à un flux d'informations excessif. Il prend l'exemple de Joseph Tainter et sa thèse sur l'effondrement des sociétés complexes dû à la diminution des rendements marginaux décroissants de l'investissement dans la complexité. Cette grille de lecture, selon lui, est fondamentale pour comprendre les enjeux actuels.
Concernant l'effondrement, Arthur Keller préfère parler de "risques d'effondrements" au pluriel, plutôt que d'un grand effondrement unique. Il critique l'idée d'une "crise systémique" comme un événement ponctuel, préférant l'idée que le système lui-même est en crise et va se disloquer. Il estime que les économistes qui prévoient une perte de PIB de 50 % d'ici la fin du siècle sous-estiment la gravité de la situation, car une telle perte signifierait la fin de l'économie telle que nous la connaissons.
Son travail ne se limite pas au constat, il propose des solutions concrètes pour se préparer aux ruptures de continuité. Il travaille avec des élus et des entreprises pour élaborer des stratégies de résilience. Il souligne que ses propositions ne sont pas toujours visibles sur internet, car elles se déroulent souvent en privé avec les décideurs.
Il met en garde contre la confusion entre les "solutions" et les "leviers d'action". Les "solutions" souvent proposées (moins de viande, vélo, télétravail, voitures électriques) ne remettent pas en question le système productiviste, consumériste et capitaliste qui est à l'origine des problèmes. Elles ne font que repousser le mur, donnant l'illusion que la situation n'est pas si grave. Ce temps gagné doit être utilisé pour se préparer concrètement aux implications du fait que les solutions ne suffiront pas.
Le "sursaut" qu'il appelle de ses vœux n'est pas un changement superficiel, mais une remise en question fondamentale de notre modèle de société. Il estime que pour déclencher ce sursaut, il faut bousculer les gens, les sortir de leur zone de confort, les amener à une prise de conscience profonde. Il ne s'agit pas de faire peur pour faire peur, mais d'utiliser toutes les émotions (peur, colère, indignation, désir, sens du devoir) pour provoquer un engagement significatif.
Il identifie différentes étapes de prise de conscience. Le premier réveil consiste à admettre les problèmes et croire aux solutions. Le deuxième réveil, plus profond, est de comprendre que ces solutions ne suffiront pas et qu'il faut changer le système. Cependant, même ceux qui ont eu ce deuxième réveil peuvent tomber dans le piège de l'autonomie et du repli sur soi (survivalisme), pensant qu'ils seront plus résilients. Arthur Keller les avertit qu'ils seront les premiers à tomber si un réseau de coopération intercommunautaire et interterritorial n'est pas mis en place.
Le troisième réveil est la prise de conscience que la collaboration en réseau est essentielle, même avec ceux que l'on n'apprécie pas. Le quatrième réveil, pour certains, est d'accepter qu'il y aura des affrontements et qu'il faut s'y préparer. L'espoir réside dans la capacité d'une minorité bien organisée et coordonnée à anticiper ces points de bascule et à proposer des alternatives dignes et viables.
Il insiste sur l'importance de l'impédimentologie, la science des obstacles au changement. Il critique la méthode actuelle qui consiste à produire des connaissances en silos et à chercher des solutions sans une vision systémique des blocages. Il propose une approche en plusieurs étapes : comprendre comment le système fonctionne, identifier les blocages (impédimentologie), redéfinir les objectifs (qui ne peuvent plus être la simple continuation du système actuel), puis élaborer des stratégies.
Enfin, il souligne que les "crises écologiques" sont en réalité des "crises humaines" pour la nature. L'objectif n'est pas de résoudre les problèmes écologiques pour continuer notre mode de vie, mais de protéger la nature de nous-mêmes pour préserver l'habitabilité de la planète. Il appelle à des renoncements de bon sens, faits collectivement et en conscience, avant que des privations ne nous soient imposées. L'improvisation d'un projet de société dans le chaos ne fonctionnera pas ; il faut se préparer dès maintenant, en créant des réseaux et en posant les conditions pour des alternatives crédibles.