
Après l’été caniculaire : « c’est le moment d’arracher notre droit à vivre »
Audio Summary
AI Summary
Bienvenue sur Mediapart pour une émission consacrée à l'été que nous venons de vivre, qualifié d'affreux, hallucinant, horrible, angoissant et stressant. Cet été a été le plus chaud jamais enregistré en France, marqué par trois canicules en juin, juillet et août, précédées d'un pic de chaleur en mai et un autre prévu fin de semaine. Les conséquences sont tragiques : plus de 120 000 hectares de forêt partis en fumée, notamment en Gironde, avec 183 maisons ravagées au Porge. Plus de 200 000 personnes ont été évacuées en Gironde, faisant d'elles des "réfugiés climatiques" en France même. Ces drames ont également touché l'Europe et au-delà, avec des incendies en Algérie (200 morts) et l'effondrement d'un glacier au Népal (1000 morts, 4000 disparus). La récurrence, l'intensité, la gravité et la durée de ces événements sont aggravées par le dérèglement climatique. Ce monde de catastrophes est notre nouvelle réalité.
Alors qu'une campagne présidentielle décisive s'ouvre, il est impératif de ne pas ignorer cette réalité. C'est le point de vue de nos invités : Jean Jouzel, paléoclimatologue et ancien vice-président du GIEC, qui alerte depuis des décennies sur ces phénomènes ; Ludivine Dornac, habitante du Porge dont la maison a été détruite, à la tête d'un collectif qui va poursuivre l'État en justice ; Benoît Biteau, paysan bioagronome et député écologiste ; Élise Nakarato, responsable de campagne et plaidoyer climat pour Oxfam France ; Stéphane Le Foll, pompier et porte-parole du syndicat Sudis, dont quatre collègues sont morts cet été ; et Soraya Fettih, coordinatrice de campagne pour 350.org, ONG militant pour la sortie des énergies fossiles et organisatrice d'une marche pour le climat le 26 septembre.
Jean Jouzel souligne que les événements actuels sont "exceptionnels mais prédictibles", prévus par les rapports successifs du GIEC depuis les années 2000. Le risque de feux de forêt, notamment dans le sud-ouest de la France, était déjà envisagé il y a 20 ans. Soraya Fettih insiste sur le fait que l'été, bien qu'alarmant, n'est pas une fatalité. Les mobilisations comme la marche pour le climat visent à galvaniser les gens et à réaffirmer des demandes politiques claires pour un changement de système.
Élise Nakarato d'Oxfam France met en lumière la réalité des "sinistrés climatiques" en France. Les 200 000 personnes évacuées cet été représentent le plus grand déplacement de population en France métropolitaine depuis la Seconde Guerre mondiale. Oxfam a lancé un "compteur pour peser" afin de recenser les personnes directement impactées, qu'il s'agisse de feux, d'inondations ou de la perte d'animaux. Elle souligne que les impacts du changement climatique aggravent les inégalités sociales, touchant davantage les personnes vulnérables (malades chroniques, habitants de quartiers peu arborés). Elle critique la faiblesse du débat public et médiatique, trop focalisé sur des détails comme le nombre de Canadairs, au lieu de se concentrer sur la construction d'une France plus résiliente. Jean Jouzel confirme que le débat public est trop restreint et qu'il faut élargir la discussion. L'été 2026, qualifié d'exceptionnel, deviendra la norme dans quelques décennies.
Benoît Biteau décrit la situation dramatique de l'agriculture, notamment en raison de la sécheresse et des températures extrêmes. Même les cultures irriguées ne produisent pas cette année car le vivant ne fonctionne plus au-delà d'une certaine température. Il dénonce le cynisme du président de la République qui prétendait que "qui pouvait prédire ?" alors que les scientifiques alertent depuis longtemps. Il critique l'opposition entre écologie et économie, soulignant que l'inaction climatique est aussi une hérésie économique.
Stéphane Le Foll exprime le sentiment d'abandon des pompiers face à l'État. Quatre pompiers sont décédés et plus de 200 blessés cet été. Il rappelle que le dérèglement climatique se manifeste en permanence (inondations en début d'année). Il dénonce le manque de moyens humains et matériels, et le fait que les revendications des pompiers ont été accueillies par des CRS et des gaz lacrymogènes. La sécurité civile française est jugée "digne des années 80" et ne permet pas d'anticiper les drames futurs. Il craint plus de décès de pompiers et de civils si rien ne change.
Ludivine Dornac, du Porge, témoigne de la destruction totale de sa maison. Elle déplore l'impréparation de l'État : l'incendie a débuté à 12h02, les premiers secours sont arrivés 45 minutes plus tard, et l'évacuation a été chaotique et sans information claire. Elle se sent "abandonnée par l'État", sans système d'évacuation ni alertes FR-Alert. Des habitants ont dû évacuer en pyjama au milieu des flammes toxiques. Elle rapporte des témoignages de maladies pulmonaires et même deux décès liés au stress de l'évacuation. Élise Nakarato ajoute que les fumées toxiques des feux de forêt ont causé plus de 2500 décès supplémentaires en 2025. Les canicules de cet été ont provoqué 7300 à 7800 décès supplémentaires, touchant particulièrement les personnes vulnérables (31% de chances en plus de décéder dans les départements les plus pauvres). Les travailleurs en extérieur sont sans protection.
La question de l'aménagement du territoire est cruciale. Ludivine Dornac insiste sur la nécessité d'adapter le territoire pour éviter la répétition des drames. Les politiques ne doivent plus permettre la culture de pins partout sans protection. Benoît Biteau ajoute que le problème des inondations et des sécheresses est lié à un aménagement du territoire défaillant : cours d'eau redressés, arbres arrachés, zones humides retournées. Il dénonce la loi Duflot qui soutient une agriculture accélérant le dérèglement climatique. Il souligne que 60% des espaces sont occupés par l'agriculture, qui pourrait être une solution en séquestrant les gaz à effet de serre et en stockant l'eau dans les sols, mais les politiques publiques font l'inverse.
Soraya Fettih, fille d'agriculteurs, témoigne de la disparition des insectes et de la difficulté des agriculteurs à faire le lien entre leurs pratiques et le dérèglement climatique. Benoît Biteau explique que les agriculteurs sont pris en tenaille par leur modèle économique, mais qu'il faut les aider à bifurquer. Il critique la PAC qui distribue 10 milliards d'euros par an, dont 80% à 20% des agriculteurs, et les 70 milliards d'euros dépensés chaque année pour réparer les dégâts de l'agriculture intensive. Ces 80 milliards pourraient financer la bifurcation de l'agriculture, mais il manque le courage politique.
Le coût financier de la catastrophe climatique est estimé entre 10 et 15 milliards d'euros pour les canicules. La question du financement de la transition écologique est essentielle. Soraya Fettih et Élise Nakarato appellent à taxer les superprofits des entreprises d'énergies fossiles, responsables de la crise climatique. Total Énergies, par exemple, a doublé ses bénéfices cet été alors que l'Agence internationale de l'énergie demande l'arrêt de toutes les extractions fossiles. Une taxation de 20 à 40% pourrait rapporter 10 à 15 milliards par an, auxquels s'ajouteraient une taxe sur les ultra-riches et une taxe climatique, permettant de financer les 66 milliards par an nécessaires à une transition juste.
Jean Jouzel exprime sa déception face aux deux mandats d'Emmanuel Macron. La Convention Citoyenne pour le Climat, bien qu'ambitieuse dans ses propositions, n'a pas été suivie d'effets. Il rappelle que la France devrait diminuer ses émissions de 5% par an pour atteindre les objectifs de 2030, mais n'est qu'à 2%. Il déplore le manque de "dynamique politique" et de "vision politique" pour la lutte contre le réchauffement climatique.
La rentrée politique a vu l'urgence climatique s'imposer à gauche, avec des discours de Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure, Raphaël Glucksmann et Marine Tondelier. Jean Jouzel note un clivage marqué entre la gauche et la droite/centre/extrême droite, où le climat est souvent absent des discours. Benoît Biteau confirme ce clivage, soulignant que les propositions écologiques sont systématiquement battues en brèche lors des votes.
Face à la réalité, l'extrême droite et certains médias ont développé de nouveaux arguments, accusant les écologistes d'être responsables des incendies ou du manque de débroussaillage. Élise Nakarato dénonce ces "contrevérités" qui instrumentalisent les peurs pour défendre le statu quo. Elle appelle à des politiques ambitieuses et non à des "miroirs aux alouettes" comme la climatisation. Soraya Fettih rappelle que les militants ne s'amusent pas à mener ces combats, mais qu'ils sont nécessaires pour "le droit de survivre".
Malgré le découragement, la mobilisation est essentielle. Soraya Fettih encourage à se mobiliser de toutes les manières possibles : marches, information, partage d'informations sur les réseaux sociaux, création de cohésion sociale. Jean Jouzel insiste sur l'importance de chaque dixième de degré gagné et sur le fait que la transition vers la neutralité carbone est porteuse de dynamisme économique et de meilleure qualité de vie. Il invite toutes les générations à s'engager. Ludivine Dornac parle de "résilience" mais regrette qu'elle ne vienne qu'après la destruction. Elle n'a pas d'espoir concernant les politiques nationales, mais le collectif s'engage dans l'action, notamment en justice, pour obtenir des réponses et des moyens pour la sécurité civile. Stéphane Le Foll insiste sur le besoin de 2 milliards d'euros de l'État pour la sécurité civile, car sans cela, les drames se répéteront en pire. Benoît Biteau, malgré son "optimisme maladif", reconnaît la difficulté de lutter contre le découragement, mais s'accroche aux "petites victoires" et aux sursauts citoyens. Il appelle les citoyens à inverser les rapports de force dans les hémicycles en votant pour des élus qui écoutent les scientifiques et non les lobbies.
L'émission se conclut sur l'idée que la prise de conscience et la mobilisation citoyenne sont les seules voies pour obliger les politiques à agir et à mettre en place les mesures nécessaires pour faire face à l'urgence climatique.