
Comment Internet a démasqué des assassins d’élite
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Le dimanche 4 mars 2018, la ville de Salisbury, en Angleterre, est le théâtre d'un événement mystérieux. Un homme âgé et une jeune femme s'effondrent dans un parc, rapidement rejoints à l'hôpital par un policier présentant les mêmes symptômes : hallucinations, vomissements, vertiges et vision trouble. Initialement suspectée d'overdose, l'affaire est rapidement transférée à Scotland Yard, l'inspecteur réalisant l'ampleur inhabituelle de la situation. Les analyses médicales confirment un empoisonnement par agent neurotoxique. L'armée est alertée, des échantillons de sang sont envoyés au laboratoire militaire de Porton Down, et une vaste enquête est lancée, mobilisant 250 détectives, analysant des milliers d'heures de vidéosurveillance et recueillant des centaines de témoignages.
Malgré ces efforts, l'enquête piétine. Les victimes sont identifiées comme Sergueï et Ioulia Skripal, un ancien espion russe et sa fille. Des relevés effectués sur la poignée de porte de leur domicile révèlent la présence de l'agent neurotoxique. Deux suspects russes sont identifiés, mais ils se sont volatilisés. L'impasse de Scotland Yard pousse un homme inattendu à intervenir : Christo Grozev. Âgé de 48 ans, Grozev est un homme d'affaires bulgare ayant réussi dans les médias d'Europe de l'Est. Sa véritable passion est l'enquête en ligne, qu'il a perfectionnée en travaillant sur l'affaire du vol MH17 de Malaysia Airlines, abattu en Ukraine en 2014.
Grozev utilise une méthode appelée "OSINT" (Open Source Intelligence), qui consiste à recueillir et analyser des informations disponibles publiquement en ligne : photos satellites, vidéos amateurs, publications sur les réseaux sociaux, bases de données publiques. Il rejoint le collectif Bellingcat, qui utilise la même approche et a réussi à identifier l'engin, la trajectoire du missile et les militaires impliqués dans l'affaire du MH17, des conclusions confirmées par le rapport officiel. Grozev et Bellingcat ont ainsi démocratisé une méthode d'investigation permettant de reconstituer des faits que des États entiers tentent de dissimuler.
Face à l'échec de l'enquête britannique sur l'affaire Skripal, Grozev décide de s'y consacrer pleinement. Il reconstitue les faits connus, notamment que Sergueï Skripal est un ex-espion russe condamné en 2006 pour avoir vendu des informations au MI6, puis libéré lors d'un échange d'espions et installé à Salisbury. La substance utilisée, le Novitchok, est un poison extrêmement violent développé par l'URSS, supposé avoir disparu depuis 30 ans. Sa réapparition au Royaume-Uni pointe directement vers le Kremlin, bien que ce dernier nie toute implication.
Le gouvernement britannique accuse la Russie, mais les théories divergent, certains suggérant un lien avec un dossier compromettant Donald Trump. Des ambassadeurs russes affirment que le Novitchok est également fabriqué dans des laboratoires occidentaux, et Porton Down lui-même contredit le gouvernement britannique en déclarant n'avoir aucune preuve que le poison ait été fabriqué en Russie.
Scotland Yard ne fournit que deux photos floues et des noms incomplets : Alexandre Petrov et Ruslan Boshirov, deux Russes entrés en Angleterre le 2 mars 2018 et repartis le 4, jour de l'empoisonnement. Le manque de patronyme (le prénom du père, essentiel en Russie) rend leur identification difficile. Grozev et Bellingcat débutent leur enquête en cherchant les manifestes de vol des compagnies aériennes effectuant la liaison Moscou-Gatwick. En Russie, la corruption permet d'accéder à des bases de données sensibles sur le marché clandestin du "Probive".
Ils découvrent les noms complets des suspects, leurs dates de naissance, leurs données de réservation et leurs numéros de passeport. Une anomalie saute aux yeux : les numéros de passeport de Petrov et Boshirov sont espacés de seulement trois unités, une coïncidence statistiquement improbable. En remontant les dossiers d'identité officiels, ils constatent qu'aucun document antérieur à 2008 n'existe pour les deux hommes, alors que la carte d'identité est obligatoire dès 14 ans en Russie. Une note manuscrite sur leurs dossiers indique "Top secret" et demande de ne communiquer aucune information. Grozev en déduit que Petrov et Boshirov sont des identités fabriquées.
Pour prouver leur intuition, Grozev doit trouver les vrais visages et noms des suspects, ainsi qu'un lien direct avec Moscou. Il utilise la plateforme Probivem pour trouver des adresses associées aux noms de Petrov et Boshirov, mais toutes se révèlent fausses, une tactique de désinformation. Cependant, les données de leurs passages de frontière révèlent de nombreux voyages dans plus de dix pays depuis 2014, indiquant qu'il s'agit d'espions d'élite.
Grozev et son équipe se tournent vers les réseaux d'anciens élèves des écoles militaires russes. Après de longues recherches, ils identifient un visage ressemblant à Boshirov sur une photo de promotion de l'Académie militaire d'Extrême-Orient (Devoku). La légende mentionne d'anciens élèves en mission en Tchétchénie, dont sept "Héros de la Russie". En cherchant parmi ces héros, ils ne trouvent qu'un seul officier sans photo lors de sa remise de décoration : Anatoli Tchepiga. En cherchant ce nom, ils découvrent un dossier de passeport avec une photo d'identité. Ruslan Boshirov est en réalité le colonel Anatoli Tchepiga, un espion du GRU (renseignement militaire russe).
Bellingcat publie cette découverte, mais le Kremlin balaie leur travail d'un revers de main. Les pistes directes sont effacées. Grozev se concentre alors sur l'identité de Petrov. Se souvenant d'un cas où le GRU avait seulement changé le nom de famille d'un agent, il recherche des correspondances dans les bases de données. Après de longues nuits, il trouve une seule correspondance : Alexandre Ievguenievitch Michkine. Une information cruciale est que Michkine a enregistré sa voiture au 76B Korochevskoye Chaussee, le quartier général du GRU.
Pour confirmer, Grozev obtient un scan des pages du passeport de Michkine auprès de son assureur. Une reconnaissance faciale et une analyse médico-légale confirment à 90% que Petrov est Michkine, un médecin militaire du GRU. La présence d'un médecin militaire sur une opération d'empoisonnement est une signature du GRU, indiquant une planification et une exécution professionnelles.
Le 26 septembre 2018, Bellingcat publie un nouvel article, révélant les visages et les vraies identités de Tchepiga et Michkine. Cette publication provoque un afflux inattendu de nouvelles informations. Des journalistes, des sources et des dissidents reconnaissent les deux hommes sur d'autres opérations : Genève 2016 (près de l'Agence mondiale antidopage), Sofia 2015 (tentative d'empoisonnement d'un marchand d'armes bulgare), Podgorica 2016 (coup d'État raté au Monténégro).
Des sources au sein des services de renseignement européens identifient ces deux espions comme faisant partie de l'unité 29155 du GRU, une trentaine d'hommes triés sur le volet chargés des opérations les plus sensibles du Kremlin en Occident. Cette unité ultra-secrète est démasquée et cartographiée par des citoyens grâce à l'OSINT. Aujourd'hui, on peut consulter la liste de leurs opérations, leurs noms, leurs photos et leurs déplacements. Sur les 30 membres, 23 ont été identifiés par Grozev et son équipe. La photo de mariage de la fille