
Pervers narcissiques : les comprendre, s'en protéger - Dialogue avec Anne Clotilde Ziégler
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Un pervers est défini par une pathologie de la personnalité, caractérisée par une alliance de trois troubles : le narcissisme (surinvestissement dans l'image de soi derrière laquelle se cache un grand vide), des conduites psychopathiques (froideur émotionnelle, empathie cognitive mais pas affective, ce qui permet de savoir où frapper pour faire mal sans en avoir conscience), et le machiavélisme (manipulation stratégique pour exercer le contrôle, se valoriser au détriment de l'autre, instrumentaliser et déshumaniser l'autre pour son propre plaisir et pour ressentir sa puissance).
Les personnes les plus compétentes émotionnellement pour résoudre les problèmes relationnels sont souvent les proies les plus longtemps, car elles cherchent continuellement à arranger les choses. L'objectif est de comprendre ces mécanismes pour aider les victimes à s'en sortir.
La psychothérapeute interviewée, avec 36 ans d'expérience, préfère le terme de "prédateur" à "pervers narcissique" pour englober toutes les écoles de psychologie et éviter les querelles de chapelle. Son travail clinique vise à permettre aux personnes de retrouver leur capacité de penser et de sortir de la dissonance cognitive traumatique, qui est le décalage douloureux entre ce que le pervers dit, ce qu'il fait et ce que la victime ressent. Les proies sont souvent des personnes de bonne volonté, compétentes, qui se remettent beaucoup en question, ce qui les rend vulnérables aux retournements pervers ("ce n'est pas moi, c'est toi").
Le terme "pervers narcissique" est une catégorie psychanalytique. Dans le langage des cliniciens non psychanalystes, on parle plutôt de "triade sombre" (dark triade), une notion utilisée depuis une quinzaine d'années. La triade sombre associe la pathologie narcissique, la psychopathie et la manipulation. On l'appelle "sombre" parce qu'elle conduit à la destruction de l'autre dans les relations. La prévalence de la triade sombre est estimée à environ 5% de la population, ce qui est considérable étant donné le nombre de vies qu'un prédateur peut affecter dans différents contextes (couple, amitié, travail).
Le sujet principal est d'aider les proies à sortir de l'emprise. Le mot "proie" est choisi pour souligner que la victime n'est pas coupable. Le problème est que la manipulation du pervers pousse la victime à se sentir coupable. L'entourage aggrave souvent cette culpabilité en blâmant la victime ("Pourquoi es-tu restée ?"). Or, la prédation transforme les qualités de la proie en faiblesses : la compassion, la capacité à pardonner, la remise en question, la bonne volonté, l'amour et le dévouement sont autant d'éléments utilisés contre elle. Sortir de l'emprise est profondément triste car cela signifie tuer l'espoir que la situation s'améliore.
L'action du pervers se déroule en trois temps. D'abord, il charme en se montrant exactement comme la proie aimerait qu'il soit (effet caméléon). Il bombarde d'amour et crée l'illusion d'une compréhension parfaite, ce qui fait baisser les défenses de la proie. Ensuite, vient le "ferrage", moment où la proie ne peut plus reculer sans subir de pertes importantes, comme des enfants en commun, un achat immobilier, ou des confidences compromettantes. Ce ferrage rend la victime piégée. Au début, le piège est difficile à détecter car la relation semble normale pour la proie et son entourage.
Le pervers est conscient de sa manipulation du début à la fin. Ce n'est pas une question d'inconscience ou de démons qui le reprennent, comme cela pourrait être le cas pour une personne avec un attachement évitant. Le prédateur tire plaisir et sensation de puissance de cette manipulation et de la destructivité qu'il cause. Cette conscience du mal est ce qui le rend si difficilement concevable pour les personnes "normales" dotées d'empathie émotionnelle.
Les troubles du prédateur sont héréditaires, liés à des dysfonctionnements neurologiques et hormonaux. Le trauma peut augmenter le trouble mais n'en est pas la cause. Il est important de distinguer le pervers d'une personne ayant un attachement évitant (distant), qui est froid et a du mal à s'engager émotionnellement par peur, mais sans intention de nuire. Avec un attachement évitant, la thérapie est possible et efficace ; avec un prédateur, il n'y a rien à améliorer, car sa jouissance réside dans la destruction.
Une fois la proie engagée, le prédateur baisse le masque et se déchaîne. Il devient critique, dévalorisant et exigeant. Il utilise des tactiques subtiles, comme des remarques désobligeantes sous couvert de normalité, ou le fait d'oublier délibérément la proie lors d'une action positive pour les autres. Ces petites attaques répétées ("le harcèlement") érodent la personne, la morcellent, comme une goutte d'eau qui perce la roche.
Le prédateur alterne les phases de maltraitance et de réinvestissement affectif, ce qui rend la proie folle d'instabilité. Ces moments de réconciliation donnent de l'espoir et renforcent l'attachement. Ce phénomène est appelé "renforcement intermittent", connu pour rendre accro même les animaux de laboratoire.
Le traumatisme de la prédation est existentiel, car la proie est confrontée au mal absolu. Le prédateur nie la violence de ses actes en agissant comme si de rien n'était après un épisode violent. La victime, soulagée de l'arrêt des hostilités, met l'incident sous le tapis. Le prédateur va jusqu'à accuser la proie d'être coupable, et l'entourage peut finir par croire que la proie est le problème. Le prédateur déstabilise émotionnellement la victime par des raisonnements fallacieux, des remises en question et une psychologie de comptoir manipulatrice.
La culpabilité est une arme puissante. Les proies, souvent empathiques, se sentent facilement coupables. Le prédateur manipule la réalité pour faire croire à la proie que tout est de sa faute. La culpabilité pousse la proie à rester pour réparer, refusant son impuissance. C'est un mécanisme commun aux victimes de trauma : elles se sentent coupables, tandis que les agresseurs rarement.
La honte, plus profonde que la culpabilité, fait regretter ce que l'on est, pas seulement ce que l'on a fait. Le prédateur l'utilise pour contrôler la victime, la poussant à se recroqueviller et à éviter ce qui pourrait déclencher cette honte.
Le concept de "pervers narcissique" est parfois utilisé à tort aujourd'hui, désignant des personnes avec des difficultés relationnelles ou des pathologies différentes (paranoïa, obsession). La précision du diagnostic est cruciale pour ne pas accuser à tort et pour se protéger efficacement. Le paranoïaque ou l'obsessionnel, bien que pouvant créer de l'emprise par leur rigidité ou leur méfiance, n'ont pas l'intention de nuire pour le plaisir, contrairement au pervers. Le pervers détruit pour détruire, sa jouissance est la destruction de la proie.
Il est rare qu'un prédateur veuille changer, car il est satisfait de ses agissements. S'il y a un changement, cela relève d'une thérapie comportementaliste visant à modifier les actions plutôt que la structure profonde.
Socialement, il est important de parler de ce phénomène pour sensibiliser. Pour les proies, le message est clair : "Vous ne changerez pas le pervers, partez." Il faut partir dès que possible, même si cela prend du temps.
La psychothérapeute trouve son métier passionnant malgré la confrontation au mal, car c'est un honneur d'accompagner les gens vers la guérison et la refleuraison. Pour faire face à cette réalité abyssale, elle souligne l'importance d'un travail sur soi approfondi et d'une "colonne vertébrale spirituelle" : accepter le monde tel qu'il est, supporter le mal sans lâcher l'espérance, et ne jamais lâcher le fil de la merveille.