
Dette, déficit : There is no alternative ?
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Bienvenue sur Mediapart pour un débat sur la dette, les déficits et le modèle social français, au cœur de la campagne présidentielle. Le gouvernement cherche entre 20 et 30 milliards d'économies pour le budget 2027, un examen prévu cet automne. Ces questions sont souvent abordées de manière similaire, avec l'idée que le modèle social français coûte trop cher, que l'État dépense trop, et qu'il faut réduire, tailler, couper, voire privatiser. C'est la logique du "TINA" (There Is No Alternative) de Margaret Thatcher, qui a brisé le modèle social anglais. Pourtant, des alternatives existent.
Nous accueillons trois experts : Anne-Laure Delatte, directrice de recherche en économie au CNRS, Aurélie Trouvé, ingénieure agronome, économiste et députée La France Insoumise, et Xavier Ragot, président de l'Institut Français d'Économie (OFCE et CEPII).
Anne-Laure Delatte, dans son livre "Riches ensemble" qui sort le 11 septembre, conteste l'idée que la France est au bord de la faillite et que nous dépensons trop pour nos services publics. Elle affirme que les choix budgétaires des dernières années nous ont privés de dizaines de milliards de recettes, nos dirigeants ayant "affamé la bête". Elle propose de mutualiser pour mieux vivre, plutôt que de laisser la plupart s'appauvrir seuls.
Aurélie Trouvé, ancienne coprésidente d'Attac, est députée de la France Insoumise et a présidé la commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale.
Xavier Ragot, ancien conseiller d'Arnaud Montebourg, a remis un rapport au gouvernement en juillet, affirmant que la situation de nos finances publiques n'est plus soutenable. Il propose de stabiliser la dette et de maîtriser les dépenses, notamment sociales et les retraites.
Le premier sujet est la dette. La dette des administrations publiques françaises s'élève à 3536 milliards d'euros (117% du PIB), soit 1000 milliards de plus qu'il y a 10 ans. Elle est souvent présentée comme une menace, notamment pour les générations futures. Au MEDEF, les candidats ont exprimé des positions variées. Bruno Retailleau (LR) parle de faillite et de pauvreté croissante des Français. Édouard Philippe évoque un risque de choc brutal et un "lent étranglement" de l'économie. Marine Le Pen promet de rembourser les 3000 milliards avec 125 milliards d'économies, en ciblant les agences de l'État, la contribution à l'UE et l'immigration. Raphaël Glucksmann (PS) dénonce l'accusation de l'État et propose une taxation des hauts patrimoines. Jean-Luc Mélenchon (LFI) rappelle que le déficit public équivaut aux aides aux entreprises et propose de "brûler" ou "mettre au frigo" une partie de la dette française détenue par la Banque centrale européenne (environ 469 milliards d'euros). Il y voit un simple jeu d'écriture sans coût, une proposition soutenue par certains économistes mais critiquée comme illégale par les traités européens ou équivalente à un "Frexit".
Xavier Ragot juge la situation "très inquiétante". Les taux d'intérêt sont passés de 0% à 4,2% en 10 ans, ce qui représente 10 milliards d'euros supplémentaires par an pour le service de la dette, l'équivalent du budget de l'Éducation nationale ou de la taxe sur les superprofits. C'est un changement de monde, colossal.
Anne-Laure Delatte, bien qu'alarmée par le contexte actuel des taux d'intérêt élevés, critique le "récit de la faillite" qui vise à justifier la réduction des dépenses sociales et à imposer un discours sans alternative. Elle estime que la France a perdu la confiance des marchés, mais que le problème ne se limite pas au déficit, le contexte international jouant un rôle.
Aurélie Trouvé partage cette alarme face aux tensions sur les marchés mondiaux de la dette et à l'augmentation des taux d'intérêt, qui pourraient ponctionner 80 milliards d'euros cette année. C'est pourquoi La France Insoumise propose de "mettre au frigo" la dette publique, c'est-à-dire la garder à l'abri des marchés financiers spéculatifs dans les banques publiques (Banque Centrale, Banque de France). Elle reproche aux "pyromanes" (gouvernements précédents) d'avoir créé cette situation.
Xavier Ragot s'oppose à l'utilisation de la Banque centrale pour cette opération. Il explique que la Banque centrale européenne a racheté de la dette quand l'inflation était faible pour la stimuler. Aujourd'hui, avec l'inflation, elle revend la dette pour la faire baisser. Utiliser la Banque centrale pour "congeler" la dette violerait les traités européens et créerait de l'inflation. Il doute de la possibilité d'obtenir l'unanimité des pays européens pour modifier ces traités. Il suggère plutôt des solutions européennes comme un endettement européen commun, permettant à la France de se financer au taux moyen allemand, ce qui réduirait le coût de la dette de 30 milliards d'euros par an.
Anne-Laure Delatte trouve le débat sur la "congélation" peu sérieux, car si la proposition de la France Insoumise est technique, les réactions alarmistes d'Édouard Philippe ou de Sébastien Lecornu sont excessives. Elle admet que l'option de "congélation" représente un capital politique élevé à utiliser, nécessitant de convaincre les partenaires européens. Elle rappelle que 52% de la dette française est détenue par des investisseurs étrangers, ainsi que par des banques, assurances et même les épargnants français via des livrets.
Aurélie Trouvé réaffirme que la proposition de LFI vise à retirer la dette publique de l'emprise des marchés financiers. Il s'agit pour la Banque centrale de conserver les titres de dette qu'elle a rachetés depuis 2020 (quantitative easing) au lieu de les remettre sur le marché, ce qui modérerait les taux d'intérêt. Elle conteste l'idée que cela provoquerait de l'inflation et souligne l'intérêt de nombreux pays européens (Espagne, Italie, Portugal, Allemagne) pour une telle mesure. Elle insiste sur la cohérence du programme de LFI, qui vise à baisser progressivement le déficit public en allant chercher l'argent là où il est accumulé (ultra-riches, profits des entreprises) et à relancer l'économie par la demande et le pouvoir d'achat. Elle mentionne également la proposition de recréer des circuits du trésor pour obliger les banques privées à reprendre une partie de la dette publique.
Xavier Ragot estime que la proposition de "congélation" est politiquement surinvestie mais économiquement peu significative. Il pense que le problème de la dette française sera résolu par des solutions fiscales. Il craint que, pour sauver le modèle social, il faille traiter sérieusement la dette publique.
Concernant les déficits, Xavier Ragot insiste sur la nécessité de les réduire. Il y a un déficit structurel de 3% du PIB, même sans les intérêts de la dette, ce qui signifie que les dépenses sont structurellement supérieures aux recettes. Il estime qu'il faut agir, soit en augmentant les impôts (solution de gauche), soit en baissant les dépenses (solution de droite).
Anne-Laure Delatte conteste la neutralité de Xavier Ragot, notant que son rapport penche vers la baisse des dépenses. Elle affirme que le déficit est le résultat de choix politiques, notamment la baisse des prélèvements obligatoires pour les entreprises et les ménages, qui n'ont pas eu les effets escomptés et ont vidé les caisses. Elle cite des travaux montrant que l'État a renoncé à 194 milliards d'euros de recettes par an, principalement au profit des entreprises. Cette politique a transformé le budget français, l'État se substituant aux entreprises pour financer la protection sociale via l'impôt (TVA, CSG) plutôt que les cotisations sociales.
Xavier Ragot reconnaît que des choix politiques ont été faits, mais il voit dans les aides aux entreprises une réponse à la désindustrialisation rapide de la France. Il admet que la politique de l'offre des 10 dernières années a eu un coût, mais qu'elle a permis de rééquilibrer le coût du travail par rapport à l'Allemagne. Cependant, il ne plaiderait plus pour de telles politiques aujourd'hui.
Aurélie Trouvé dénonce l'obsession des responsables politiques macronistes (Édouard Philippe, Gabriel Attal) à vouloir réduire les dépenses sociales, notamment les retraites et l'indemnisation du chômage. Elle rappelle que le programme de LFI est systémique, avec trois réponses à la dette : 1) sortir la dette publique de l'emprise des marchés financiers (en la conservant dans les banques publiques), 2) baisser progressivement le déficit public en taxant les ultra-riches et les profits des entreprises, 3) relancer l'économie par la demande et le pouvoir d'achat. Elle insiste sur l'importance des 150 milliards de recettes supplémentaires par an pour la protection sociale et l'écologie, un investissement qui générera des économies à terme.
Anne-Laure Delatte critique l'obsession contre le système de retraites français, qu'elle juge efficace. Le coût des retraites (13% du PIB) s'explique par le nombre de personnes âgées, leur espérance de vie plus longue et un départ à la retraite légèrement plus précoce que la moyenne européenne, tout en maintenant un niveau de vie des retraités proche de celui des actifs. Elle souligne que la Sécurité Sociale est excédentaire depuis 12 ans, mais qu'une pression est exercée pour rembourser la dette sociale, créant l'illusion d'un "trou de la sécu".
Xavier Ragot maintient que les retraites représentent la principale marge de manœuvre pour rétablir les comptes. Il reconnaît la complexité des réformes passées et la pénibilité du travail. Il estime que les classes moyennes devront contribuer à l'équilibre des comptes, car le mythe des cadeaux aux riches est faux. Il propose d'augmenter les impôts ou de travailler plus pour réduire la consommation et augmenter l'investissement public (transition énergétique, défense).
Anne-Laure Delatte conteste l'idée que les politiques d'allègement de cotisations sociales ont été efficaces. Elle cite des rapports montrant l'absence d'effet sur l'emploi et la compétitivité, et propose de récupérer 20 milliards d'euros en réduisant ces exonérations sans impact négatif. Elle plaide pour que les ultra-riches et les grandes entreprises paient leurs impôts, et propose de conditionner les aides publiques à un minimum d'impôts payés en France. Elle insiste sur la nécessité d'arrêter les dépenses à faible rendement pour investir dans l'éducation et l'environnement.
Concernant les salaires et le pouvoir d'achat, des propositions comme l'allègement des cotisations salariales (financé par la TVA ou la taxation des successions) sont avancées par le centre et la droite, mais aussi par François Hollande et Raphaël Glucksmann. Aurélie Trouvé rejette cette idée, rappelant que les cotisations sociales sont un "salaire socialisé" essentiel au financement de la protection sociale. Elle propose d'augmenter le SMIC à 1700 euros nets, d'augmenter les salaires de la fonction publique et d'indexer les salaires sur l'inflation.
Xavier Ragot doute de l'efficacité de la baisse des cotisations et de l'augmentation de la TVA, qu'il juge injuste et peu utile pour augmenter le pouvoir d'achat réel. Il ne voit pas d'explosion des profits des entreprises moyennes, mais plutôt des dividendes des grands groupes qui réalisent des profits à l'étranger.
Anne-Laure Delatte partage ce scepticisme, qualifiant ces recettes de "vieilles recettes" inefficaces. Elle explique que la baisse des cot