
Si Jancovici a raison, où mettre son argent ? - Virginie Wauquiez (Carbon4 Finance)
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Dans cet épisode de "La Martingale", Virginie Vauquier, directrice de Carbon4 Finance, co-fondée par Jean-Marc Jancovici, partage son expertise sur la manière d'intégrer les enjeux climatiques et de biodiversité dans les décisions d'investissement. L'objectif n'est pas de prôner un profit maximum au détriment de la planète, mais d'identifier les entreprises résilientes et rentables dans un monde bas carbone, où la rentabilité future sera intrinsèquement liée à la capacité d'adaptation aux contraintes environnementales.
Carbon4 Finance, régulée par l'ESMA, se distingue par son approche rationnelle et basée sur des données rigoureuses. L'entreprise analyse la vulnérabilité des entreprises non seulement sur leurs actifs physiques mais aussi sur leur chaîne de valeur, en évaluant leur contribution à l'atténuation du changement climatique via la réduction des émissions de gaz à effet de serre. L'accent est mis sur le moyen et long terme, particulièrement pour les grands investisseurs institutionnels (assureurs, fonds de pension) dont l'horizon temporel est étendu.
L'essor des véhicules électriques en France, avec une augmentation significative des immatriculations, illustre cette transition. Bien que motivé en partie par le prix de l'essence, il reflète une prise de conscience des contraintes sur les ressources fossiles et une recherche de solutions plus stables et accessibles, comme les énergies renouvelables. La Chine est citée en exemple pour ses investissements massifs dans ce domaine, imposant des contraintes politiques et économiques fortes.
La complexité de l'investissement réside dans le fait que ce qui fonctionne à court terme n'est pas toujours une bonne affaire à long terme. L'idée est d'évaluer comment les entreprises se préparent à un futur incertain, en identifiant celles qui ont déjà pris conscience des enjeux climatiques et ont mis en place des stratégies d'adaptation. L'analyse se fait sur trois piliers : la performance passée, présente et future. Il s'agit d'examiner les émissions de gaz à effet de serre (Scope 1, 2 et 3), les objectifs de réduction, les investissements (Capex, Opex) et les plans stratégiques à long terme.
Carbon4 Finance utilise des données publiques des entreprises (rapports annuels, rapports de durabilité) qu'elle décortique et valide. L'entreprise a développé des méthodologies internes, notamment des bibliothèques de facteurs d'émissions très précises par produit, permettant de calculer les émissions sur toute la chaîne de valeur, de l'extraction des matières premières à l'utilisation finale du produit. Par exemple, pour un constructeur automobile, cela inclut les émissions liées à la production du véhicule, à son utilisation (carburant ou électricité) et même à la production de l'énergie consommée. Cette approche permet de comparer objectivement les performances des entreprises, même au sein d'un même secteur.
Dans le secteur automobile, les entreprises engagées dans l'électrique se positionnent mieux. Tesla est citée comme un exemple, tandis que Range Rover est moins bien classée. Le poids des véhicules et l'accès aux métaux pour les batteries sont également des facteurs importants. Les petits véhicules électriques sont favorisés car ils permettent de transporter plus de passagers avec une empreinte carbone moindre, ce qui explique le succès des constructeurs chinois sur ce segment. Les constructeurs européens, tels que Renault et Stellantis, commencent à s'adapter à cette demande.
Concernant les secteurs à considérer, Carbon4 Finance ne bannit aucun secteur, mais analyse la manière dont ils se transforment. Les entreprises du pétrole, par exemple, doivent investir dans des énergies renouvelables et le gaz comme énergie de transition, faute de quoi elles risquent d'être pénalisées. L'analyse se fait au cas par cas, en considérant la capacité de chaque entreprise à s'adapter.
Le secteur du numérique, longtemps considéré comme immatériel et peu émetteur, est en réalité très matérialiste en raison des infrastructures et de la consommation d'énergie des data centers. Les entreprises de ce secteur doivent faire preuve de transparence sur leurs émissions. La concurrence d'usage pour l'énergie se pose de plus en plus, entre les besoins croissants du numérique, des mobilités électriques, du chauffage, et la nécessité de décarboner la production d'énergie.
Carbon4 Finance développe des scénarios prospectifs intégrant ces limites planétaires et concurrences d'usage, afin de mieux anticiper l'avenir. Ces scénarios incluent des approches basées sur la sobriété, le contrôle du numérique, ou des scénarios moins vertueux menant à des réchauffements plus importants.
Les rapports sectoriels et les méthodologies de Carbon4 Finance sont accessibles publiquement, permettant aux investisseurs, professionnels ou particuliers, de mieux comprendre les enjeux et d'évaluer les entreprises. L'accent est mis sur la transparence, la pédagogie et l'accompagnement des clients pour une meilleure appropriation des sujets climatiques.
Dans le secteur agricole, des enjeux comme les émissions de méthane (liées à la rumination des bovins) et de protoxyde d'azote (engrais azotés) sont importants. Des entreprises comme Oatly (lait d'avoine) sont bien notées car elles privilégient le végétal et des pratiques agricoles régénératrices. Danone est également bien positionnée grâce à ses pratiques vertueuses et son virage vers des produits végétaux.
Le secteur de l'aviation est évalué sur l'efficacité énergétique des avions et les émissions par passager ou tonne de fret. Les compagnies low-cost sont souvent mieux placées car elles optimisent le taux de remplissage. L'utilisation de biocarburants est une piste, mais elle soulève des questions de concurrence d'usage des terres cultivables.
Les "green lights" et "red flags" transversaux incluent la mesure des émissions sur les trois scopes, la définition d'objectifs ambitieux, la mise en place de stratégies et d'investissements adéquats, ainsi que la gouvernance et les incitations financières pour les dirigeants.
En conclusion, l'investissement dans un monde en transition demande une analyse approfondie et une vision à long terme. Il est crucial de comprendre les risques climatiques physiques et de transition, et d'identifier les entreprises capables de s'adapter et de prospérer dans ce nouvel environnement. La transparence, la pédagogie et la curiosité sont essentielles pour naviguer dans ce paysage complexe et prendre des décisions d'investissement éclairées.